Penser le Mythe Gaullien avec Barthes

"Quand De Gaulle ne sera plus là, il sera encore là.François Mauriac.
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"Proposer de Gaulle aux élèves est tout bonnement une négation de notre discipline. Nul ne songe à discuter l'importance historique de l'écrit de De Gaulle: la valeur du témoignage est à proportion de celle du témoin. Mais enfin, de quoi parlons-nous? De littérature ou d'histoire? Nous sommes professeurs de lettres. Avons-nous les moyens, est-ce notre métier, de discuter une source historique? d'en dégager le souffle de propagande mobilisateur de conscience nationale? Car il s'agit bien de cela: aucun thuriféraire du général ne songerait à comparer l'écriture des Mémoires de guerre au style et à la portée de tout autre mémorialiste si l'on veut rester dans ce genre littéraire. Placer de Gaulle au panthéon des Lettres, lui qui a refusé le Panthéon tout court? Allons donc."

Rédigé en 2010, à l'issue de l'inscription des Mémoires au programme de français de terminale littéraire, cet appel lancé par un collectif de professeurs de lettres témoigne du dilemme a priori inhérent à la relation ambiguë entre l'oeuvre et la vie de Charles de Gaulle, ainsi résumé par Pierre Nora : "Ou vous accordez d'emblée de jeu au personnage l'exceptionnalité absolue qu'il revendique, et l'essentiel est abandonné, ou vous la refusez, et vous manquez l'essentiel"[1]. En d'autres termes, il s'agit de questionner la légitimité de De Gaulle en tant qu'écrivain. La publication des oeuvres du général a-t'elle été uniquement motivée par son statut d'homme politique ? Quelle est la valeur réelle de son travail littéraire et de son style ? Nombre d'hommes politiques français ont rédigé leur Mémoires, mais celles-ci méritent-elles pour autant d'être inscrites au programme du baccalauréat ? Ou de se voir publiées dans La Pléiade? Au détour de cette problématisation du statut équivoque d'homme politique et d'écrivain de De Gaulle, Sébastien Baudouin note que "les Mémoires de De Gaulle ont donné lieu à de nombreux commentaires qui ont [...] quelque peu sombré dans l'oubli", à l'exception de "l'article retentissant de Barthes"[2].

Sébastien Baudouin fait ici référence à l'article "De Gaulle, Les Français et la Littérature" publié par Barthes le 12 novembre 1959 dans France-Observateur, l'ancêtre du Nouvel Obs, qui s'impose à cette époque comme une "indispensable tribune hebdomadaire pour l'intelligentsia de gauche"[3], où l'auteur entreprend de dénoncer la complaisance généralisée à l'égard de l'oeuvre littéraire du général. Cet article peut se concevoir comme un premier dossier du "Bureau d'Information mythologique" dont Barthes propose la création comme moyen de résistance à la prise de pouvoir du Général de Gaulle. Cette suggestion s'inscrit dans un article rédigé par Barthes en réponse à un questionnaire adressé par Maurice Blanchot, André Breton, Dionys Mascolo et Jean Schuster à quatre-vingt-dix-neuf intellectuels français le 10 avril 1959, suite à l'arrivée du Général de Gaulle au pouvoir en mai 1958. Suggestion complétée par l'article "Sur un Emploi du Verbe Etre"[4]  publié le 19 avril 1959 dans les Lettres Nouvelles, revue fondée par Maurice Nadeau et hostile au Général, où Barthes entreprend de mettre en lumière le caractère autoritaire du discours politique de De Gaulle à propos de la guerre d'Algérie.

 

Ce triptyque d'articles donne d'une part à penser l'équivocité du statut simultané d'écrivain et d'homme politique de De Gaulle. D'autre part, il permet d'interroger la nature de la critique opérée par Barthes, dont le travail se concentre sur le décryptage du langage, à propos d'une question d'actualité éminemment politique.

 

Le Politique et l'Ecrivain

Avant toute chose, il faut comprendre ce que signifie précisément le mythe gaullien dans la terminologie barthésienne. A cette fin, il est primordial de rappeler sur quoi repose la notoriété de Barthes à la fin des années 1950.  A cette période, Barthes est surtout célèbre auprès du grand public pour ses Mythologies, parues en 1957, où il s'emploie au déchiffrage des évidences de la société marchande, c'est-à-dire à "déplier les significations figées en mythe"[5]. Si les Mythologies proposent une critique indéniablement politique du steak-frite, du Tour de France, du détergent ou de la DS, en révélant le système de valeurs bourgeois dont ces objets sont les signes, Barthes innove en s'attaquant au Général de Gaulle Barthe, en déplaçant son analyse des pratiques symboliques d'une société au politique à proprement parler.

Néanmoins selon Barthes, De Gaulle échappe à "l'interprétation politique"[6] pour "l'interprétation mythique"6.

Qu'est-ce que cela veut dire ? Si De Gaulle se présente comme un homme politique "d'essence différente"6 c'est parce qu'il parvient à aller au-delà du politique. En cumulant toutes les exemplarités auxquelles les Français aimeraient pouvoir s'identifier. Comme le souligne Sudhir Hazareesingh, historien et professeur à l'Université d'Oxford, De Gaulle est tout à la fois "libérateur de la patrie, père fondateur de la République, éducateur civique, protecteur de la nation - avec, en prime, de par son éviction peu cérémonieuse du pouvoir, en avril 1969, une touche de martyr, composante obligatoire de la légende dans [un] pays toujours profondément imprégné d'imaginaire catholique"[7]. De Gaulle revêt ainsi un caractère véritablement œcuménique, unificateur et liant. En rassemblant la globalité des "mythes français", son personnage accède à une "malléabilité" qui permet l'adhésion nationale.

Plus encore, De Gaulle légitime ce processus d'identification.  Il permet aux Français de se concevoir à juste titre comme ce peuple de "grandeur".

 

L'avènement du Général de Gaulle rencontre le désir paternaliste français de s'en remettre aux mains d'un "homme Fort"6, qui "convient le mieux à la promotion générale des classes moyennes"6. En effet, depuis la Révolution Française, la destruction du corps de la Nation incarné dans celui du roi, a suscité chez les Français un besoin d'incarnation du pouvoir, par un être prédestiné, prêt à exécuter une politique de grandeur nationale[8]. C'est dans cette optique qu'il faut comprendre comment Charles de Gaulle, sûr d’être investi d’une mission mystique, appelle les Français à le rejoindre [...] puis comment en 1958, les Français adhèrent largement à sa nomination en tant que seul chef suprême"8.

 

Cependant, De Gaulle ne se limite pas seulement à répondre au désir de chef des Français. Il leur donne de plus un de leurs "plus anciens rêves : un écrivain au pouvoir, et au pouvoir suprême"6. La formule est tirée de l'article mentionné plus haut "De Gaulle, les Français et la littérature". Ce titre pose d'emblée la littérature comme élément médiateur de la triade formée par les Français, leur patrimoine littéraire et leur Chef. La source de légitimité du Général est ainsi double, car il est "toujours ailleurs : écrivain, on ne s'inquiète plus de la littéralité de son témoignage, il jouit de l'immunité poétique, [...], Politique, sa langue devient celle d'un grand écrivain dans la mesure même où sa carrière n'est pas la littérature"9. Ainsi l'autorité de De Gaulle est-elle sans cesse renflouée par un mouvement de va-et-vient entre son statut de chef et son statut d'écrivain. Le texte d'ailleurs s'ouvre sur ces mots : "On nous dit de toutes parts que De Gaulle, c'est Tacite, César, Retz, Chateaubriand"6. Ainsi, "tout part d'un rapport d'équivalence unanimement admis entre le personnage du Général et une série d'auteurs liés par une essence mythique, celle de la tradition mémoriale, symbolisée ici par ses représentants les plus nobles, ceux chez qui l'action historique est conjointe à une autorité littéraire et historique exceptionnelle"[9]. Barthes met en valeur l'idéal d'une continuité nationale littéraire dont De Gaulle se réclame, en s'inscrivant dans une tradition qui remonte jusqu'aux sources de la culture latine, et qui lui permet de "réunir en sa personne les différents éléments hérités d'une culture rhétorique"6. Notons à cet égard l'ambiguïté de la position de Barthes, qui dénonce comment la critique se "gargarise" du style classique du Général10, alors qu'il a lui-même défendu, notamment au début de sa carrière l'idéal classique, quand il écrit par exemple : "Gide donne envie de lire les classiques. Chaque fois qu'il les cite, ils sont d'une beauté étonnante, tout vivants, tout proches, tout modernes. Bossuet, Fénelon, Montesquieu ne sont jamais si beaux que cités par Gide. On se juge alors criminel de les si mal connaître"[10]. Un signe que les racines des croyances dénoncées par Barthes s'enfoncent même chez lui ?

 

Quoi qu'il en soit, Barthes dénonce l'absence de distinction essentielle entre "le témoignage et le style, [...], entre la matière des Mémoires et leur forme"9. Absence de distinction qui s'explique par la capacité des Mémoires à réveiller le vieux rêve français d'un "lien naturel entre la plume et l'épée"6. Le consensus formé à l'issue de la parution des Mémoires en 1954, quant au talent d'écrivain du Général, illustre pour Barthes ce point avec une acuité particulière. "De Gaulle fait de ses interventions orales et écrites un grand moment oratoire et sa puissance d'action dans les affaires publiques n'a d'égal que son habilité dans l'art de l'éloquence politique"6. Ce qui sous-entend que la légitimité du Général vient davantage de son capacité à manier le langage que de sa stature d'homme politique.

 

En effet, si la puissance du mythe gaullien s'explique par l'articulation du mythe du Grand Homme et par l'usage de la langue, Barthes attribue un degré inégal d'importance à ces deux composantes du mythe. La vision rassurante que procure aux Français l'idée d'un "écrivain au pouvoir"6 surpasse la complaisance liée à l'idée d'un Homme Fort au pouvoir dans l'édification du mythe gaullien. Ceci résulte de la "confiance éperdue [des Français] dans la Littérature"6, chargée de "résoudre toutes les contradictions de l'Histoire"6. Car "la Littérature est chez nous, une valeur invétérée"6. Et est Littérature "tout texte se présentant comme dénotant parfaitement son objet"6, "tous les signes – prosodiques, stylistiques et rhétoriques – de la littérature certifient bien que le Général est un écrivain"6.

 

Barthes insinue ainsi que le Général de Gaulle tire son pouvoir de la Littérature davantage que de la Politique. "Le style de de Gaulle n'est pas affaire de goût, mais de valeur : il alimente un imaginaire mettant à profit toute l'efficience symbolique dont le genre des Mémoires est susceptible. C'est une littérature solaire, où se fait entendre une voix pleine, diamétralement opposée au degré zéro de l'écriture"6. Barthes oppose donc le style du Général à l'idéal qu'il a défini dans le Degré Zéro, où l'écriture n'est plus instrumentalisée et entendue comme un moyen, comme un outil de communication, mais débarrassée de toute valeur.

 

L'autorité exercée par De Gaulle sur ces concitoyens, tient avant tout à leur confiance dans la Littérature. Barthes cherche dès lors à défaire la collusion entre "esthétique et politique"[11] que De Gaulle articule, en montrant que la fascination du récit mémorial parvient davantage encore à capter l'imaginaire national, et à conférer une posture d'autorité au Général, que sa figure de Chef Suprême de la Nation. 

 

Quelle critique politique ?

 

Barthes ne se contente pas de critiquer la manière dont De Gaulle noue l'idéal du Grand Homme et un "usage réglé de la langue"11. Il tente également d'opérer une critique proprement politique du Général.

 

Barthes commence par affirmer que l'avènement du Général constitue d'abord un changement d'ordre "idéologique"[12]; puisqu'il s'agit à présent pour les Français d'assumer de remettre le pouvoir politique entre les mains d'un individu "officiellement sacralisé"6. Ceci correspond, nous l'avons vu, au mythe paternaliste français. Or, ce que Barthes dénonce, c'est la responsabilité des intellectuels dans cette prise de pouvoir, qui, comme déçus que "le fascisme ne soit pas advenu en mai 1958"6, réagissent à présent avec "indifférence à ce pouvoir d'ordre sacré, et ne se sentent pas passionnellement concernés"5. Or, pour Barthes, ce sacré constitue le "véritable ennemi"6. C'est d'ailleurs tout l'objet des Mythologies : la société française moderne, si scientiste par ailleurs, manifeste en toute chose un désir de retrouver le sacré dans ses formes les plus spectaculaires, comme le catch. C'est ce désir de sacré qui institue le mythe, et c'est donc au niveau du sacré qu'il faut démanteler le système de signes qui compose le mythe.

 

Puisque le sens du gaullisme se situe au niveau idéologique, il faut donc "retrouver les armes proprement idéologiques"12 pour le combattre. Ainsi Barthes invite à une triple riposte. D'abord, en faisant "porter la contestation intellectuelle [non pas] sur les abus du pouvoir [gaullien] mais sur les [...] raisons de ce pouvoir"6. Ensuite, en rendant davantage "substantiel le combat intellectuel"6. Et enfin, en réformant le "statut de l'intelligentsia française, en fusionnant les revues d'opposition"6. La critique du Général se transforme ainsi un une dénonciation des intellectuels, "soupçonnés de nourrir une fascination pour l'homme fort et d'être atteints d'un cancer du militantisme politique les rendant impropres à déceler l'idéologie"6. Barthes propose pour conclure l'ouverture "d'une sorte de Bureau d'information mythologique"6 qui permettrait de substituer l'acte intellectuel d'analyse à l'acte politique de dénonciation.

 

La volonté de mettre en lumière le caractère autoritaire du discours politique de De Gaulle pour le verser aux dossiers de l'utopique Bureau d'Information Mythologique se lit notamment dans l'article "Sur un Emploi du Verbe Etre"[13]  mentionné ci-dessus, qui traite de la question algérienne. Dans cet article, Barthes n'aborde la question de la guerre d'Algérie qu'au détour d'une réflexion sur le verbe "être", dont il dénonce la "fonction totalitaire"13. Il montre ainsi comme ce verbe permet de transformer un "jugement en évidence"13. La réflexion sur l'Algérie est encadrée "par une leçon de grammaire ultra [...], qui donne un aspect parenthétique et incidentiel au discours de Barthes, mais éminemment incisif"[14]. Barthes reproche au verbe être de substantiver, et, par abus de langage, d'annuler la distinction kantienne entre "jugements analytiques et [...] jugements synthétiques"12. Ainsi le verbe être "convertit une simple affirmation en Nature universelle"12 ; "l'Algérie est française comme la rose est rose, la porcelaine fine, le lait blanc"12. Le verbe être revêt en réalité une valeur optative, et Barthes de dénoncer la "transformation du vœu en fait, de l'avenir en passé par-dessus un présent qui résiste"13.

 

Barthes s'emploie ensuite à mettre en lumière les contradictions internes contenues dans le postulat gaullien : "l'Algérie est française". Car, si "l'Algérie n'est rien d'autre qu'une province française, comme la Bretagne ou la Picardie"9, "la France, [elle] est toute la France"12 mais "moins, bien entendu, les musulmans qui se permettent"12. Ainsi, l'Algérie serait française, mais non les musulmans qui osent s'octroyer le droit de prendre la parole. Barthes saisit à bras le corps la thèse gaulliste pour la "dynamiter de l'intérieur"13, au moyen d'une argumentation par l'absurde. Le ton est particulièrement acerbe lorsque Barthes reprend à son compte la doxa gaullienne qu'il dénonce : "sans doute y a-t'il [en Algérie], dix millions de Français moins M. Ali Khodja, brusquement replongé, en dépit de la nature des choses dans un Etat musulman parfaitement distinct de l'autorité française qui a bien voulu conditionnellement la faire exister : qu'un musulman se permette ! belle parole d'intégration"12. En construisant son propos sur une "parataxe cumulative qui ne triomphe jamais du mot juste"14, la violence assertive de Barthes est constamment "atténuée par une infinité de nuances et de rajouts"12. Ce parti pris stylistique peut se lire comme un moyen de contrer le totalitarisme de la formule "l'Algérie est française".

 

Ce que Barthes retient de la guerre d'Algérie, c'est donc davantage la "manipulation qui la sous-tend et le mensonge qui la féconde"10 que ses victimes. Il s'insurge contre la doxa du discours politique plutôt que contre les atrocités commises en elles-mêmes. C'est d'abord la parole politique, le langage et la "grammaire ultra" qui sont visés. Barthes épingle primordialement la "glaciation idéologique du discours"14, sa négation du mouvement, sa tendance à figer "un accident de l'histoire en vérité permanente et irrévocable"14.

Penser le mythe gaullien avec Barthes, c'est découvrir sa volonté "d'effranger [...] la sécurité trop linéaire de l'idéologie dominante"14, sans pour autant s'enfermer dans une quelconque assignation idéologique. Barthes ne se laisse pas cloîtrer dans un système doctrinaire et refuse de se laisser gagner par le "cancer du militantisme politique". La critique de Barthes est perpétuellement frémissante, elle contre l'absolu du discours gaullien totalitaire par une forme d'atopie, dans le sens qu'Antoine Compagnon astreint à se terme pour désigner la parole de Montaigne, dans sa dimension instable qui se caractérise par l'absence de posture[15]. La cohérence de la position de Barthes tient donc à son entreprise de "démantèlement de la parole autoritaire"11.

 

Comment lire le Mythe Gaullien contemporain avec Barthes

De nos jours, le mythe gaullien est toujours vivace. La figure de l’homme providentiel qu’il a si bien incarnée continue de jouer un rôle important l’imaginaire collectif. Qu’on pense à la manière dont nombre d’hommes politiques organisent leur retour en politique (après la désormais traditionnelle « traversée du désert »), et l’on s’apercevra que l’ombre du grand homme n’est jamais très loin. Néanmoins, c’est un autre mode de survivance du mythe qui nous intéressera plus particulièrement dans cette analyse : le discours rapporté de propos prêtés à De Gaule. En effet, les politiques de tous bords citent régulièrement, de manière plus ou moins honnête nous le verrons, les paroles du Général. Dès lors, Barthes peut-il nous aider à penser cette forme particulière de résurgence du mythe ?

 

Dans une certaine mesure, oui. Car le mythe gaullien conserve ce que Barthes nomme sa valeur "totalitaire", même qu'il n'émane plus directement du Général. L'émetteur du discours a changé, mais non sa dimension autoritaire. "La France est un pays de race blanche" a ainsi récemment asséné Nadine Morano. "C'est De Gaulle" a-t'elle immédiatement ajouté. Cet exemple dont nous discutions tout à l'heure illustre précisément la "grammaire ultra" dénoncée par Barthes, ainsi que le même emploi abusif, optatif et totalitaire du verbe être.

 

Citer De Gaulle aujourd'hui comme argument d’autorité, irrévocable, absolu, c'est bien conforter l'idéologie épinglée par Barthes, où la pensée s'immobilise. C'est se laisser gagner par une forme d'assignation intellectuelle qui "étouffe la perception de l'idéologique"13. C'est donc se conforter à la doxa gaullienne tant décriée par Barthes, qui, pernicieuse, s'insinue dans les systèmes de représentation pour devenir évidente et incontestable. Barthes définit en effet la doxa comme "l'Opinion publique, l'Esprit majoritaire, le Consensus petit-bourgeois, la Voix du Naturel, la Violence du Préjugé"[16]. En d'autres termes, comme une idéologie qui confère à ses présupposés l'apparence d'une vérité universelle.

 

En relisant Barthes, il est possible de trouver les moyens pour déconstruire cette doxa. Néanmoins, comme nous l'avons vu, il existe une différence majeure entre le mythe gaullien dénoncé par Barthes et celui qui existe à l'heure actuelle. Dans les années 1950, démanteler la doxa issue de la parole gaullienne consistait au dévoilement de l'instrumentalisation du langage qui la sous-tendait. L'action était directe : il s'agissait pour Barthes de retranscrire la parole du Général et d'en décrypter les signes, d'en proposer l'archéologie mythologique.

 

Aujourd'hui la situation est plus complexe car la parole de De Gaulle est médiatisée. Deux discours se superposent en réalité : il y a d'abord la référence à la parole du Général, invoquée comme un argument d’autorité (discours citant), et puis il y a la parole de De Gaulle lui-même (discours cité).

 

Aussi, pour questionner le mythe gaullien contemporain, il faut procéder à une double déconstruction, en commençant par s'interroger sur les sources de légitimité de la référence à De Gaulle. Celles-ci peuvent se comprendre par le caractère œcuménique et fédérateur du Général, qui, rétrospectivement, incarne un moment unique, précieux et émouvant de cohésion, véritable exception dans l'histoire de l'unité nationale. A ceci s'ajoute la capacité de De Gaulle à être toujours "ailleurs"[17], tantôt écrivain, tantôt politique, il échappe systématiquement à la critique que l'on peut lui adresser au nom de l'une de ses fonctions en s'abritant derrière l'autre. Et réciproquement.

 

Ceci étant posé, Barthes nous montre comment analyser vigoureusement la valeur de la grammaire des propos prêtés au Général. Dire que "La France est un pays de race blanche" revient en quelque sorte à dire que "l'Algérie est française" : il s'agit de se fonder sur une "grammaire ultra"15 qui "résiste au fait"14 et induit une "collusion forcenée entre l'indicatif et l'optatif"14. Dire que l'"Algérie est française" ou bien que la "France est un pays de race blanche" ne veut rien dire d'autre que l'Algérie doit être française, à l'instar de la France, qui doit être blanche. On peut même pousser le raisonnement plus loin en construisant un syllogisme à partir de ces deux postulats : si l'Algérie est française et que la France est un pays de race blanche, alors l'Algérie n'est-elle pas également un pays de race blanche ? Barthes nous permet d'identifier le discours idéologique et de le déconstruire par un discours qui lui résiste. Il nous montre comment se "laisser happer par la thèse adverse, [comment] s'enroule[r] dans ses tentacules [...] pour la dynamiter de l'intérieur"11.

 

La critique barthésienne du mythe gaullien nous offre ainsi des outils tout à fait actuels pour penser ce qui constitue un élément fondateur de notre imaginaire collectif : le Général de Gaulle. En outre, cette critique permet de s'interroger sur le système qui sous-tend ce mythe, sur les conséquences des abus du langage, ainsi que sur le regard que nous portons sur notre histoire.

 

Il s'agit somme toute d'un appel à l'objectivité, à la distance critique et à la vigilance intellectuelle permanente. Vigilance qu'il est parfois difficile d'observer.  D'ailleurs, l'entreprise de décryptage de la parole autoritaire à laquelle se livre Barthes à propos de De Gaulle nous manque certainement dans le contexte actuel, où il pourrait être opportun de dénoncer l'instrumentalisation du langage par les politiques.

© Rosalie Calvet, Novembre 2015

 


Notes

[1] Pierre Nora "Les Mémoires d'Etat : de Commynes à de Gaulle" - in Les lieux de mémoire, II. la Nation, 2. Le territoire, l'Etat, le patrimoine - Gallimard, Bibliothèque illustrée des Idées,1986.

[2] Sébastien Baudouin, "Le Salut de De Gaulle ou l'écriture combattante", article publié en ligne sur Fabula.Org

[3] Histoire politique et culturelle de France observateur, La Fabrique de l'Histoire. Emission diffusée sur France culture le 1er Février 2010.

[4] Barthes, Roland, "Sur un emploi du verbe être", Lettres Nouvelles, 15 avril 1959.

[5] Intervention de Julia Kristeva dans le cadre des rencontres du "Monde des livres", Autour des « Mythologies » de Roland Barthes, 9 octobre 2010

[6] Roland Barthes, "De Gaulle, les Français et la littérature", France-Observateur, 12 Novembre 1959

[7]Hazareesingh, Sudhir. Le Mythe Gaullien. Gallimard. 2010. p282

[8]Lecarme Jacques, "Désirs de chef", Médium 3/2007 (N°12), p. 92-114

[9] Vincent Debaene et Jean-Louis Jeannelle, "Où est la littérature ?", Fabula / Les colloques, L'idée de littérature dans les années 1950

[10] Roland Barhes "Notes sur André Gide et son 'Journal'", Œuvres complètes, t.I, 1942-1965, Paris, Éditions du Seuil, 1993, p.25

[11] Jean-Louis Jeannelle, "Corps mémorial, corps politique". Fabula.org

[12] Roland Barthes, "Sur le régime du Général de Gaulle", 14 juillet, 18 juin 1959

[13] Barthes, Roland, "Sur un emploi du verbe être", Lettres Nouvelles, 15 avril 1959.

[14] Laouyen, Mounir, "Roland Barthes et "l'Algérie française": être ou ne pas être", L'Esprit Créateur, Vol 41, Number 4, Winter 2001, p. 19-24.

[15] Compagnon, Antoine. Nous, Michel Montaigne, Paris: Seuil, 1980.

[16] Barthes, Roland. Roland Barthes par Roland Barthes, Paris: Seuil, collection "Ecrivains de toujours", 1991. p. 52