Journal d'Annie

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Je n'avais pas envie de revoir Bièvres quand j'y suis retournée. J'ai pris la rue du docteur Dordaine, j'ai revu notre petite maison. Elle était toujours là, sur le bord de la route bordée de marronniers, avec ses pierres en briques roses et ses deux étages. Les fenêtres avaient été repeintes en bleu. L'auto-tamponneuse que Patoche et son frère aimaient tant n'était plus dans le jardin. Je me suis dit que cela faisait bien longtemps que plus personne ne m'appelait Annie.

C'était une matinée d'automne douce, et à Bièvres, contrairement à la plupart des petites villes à côté de ce bois, le temps semblait s'être suspendu depuis mon départ.

C'était le 28 Novembre 1957. Roger Vincent avait décidé que ce serait la nuit où il viendrait chercher la statuette indienne, avec ses amis R. Martin et D. Duck, que j'ai toujours trouvé un peu inquiétants.

Le plan était très simple. Après le dîner, j'ai emmené les petits en face. Je sentais bien que Patoche était inquiet, qu'il se doutait de quelque chose, mais je ne pouvais rien lui dire. De toute façon, d'ici demain matin, tout serait terminé.

Mathilde est allée se coucher tôt, elle fermait toujours les yeux quand j'aidais la bande. Hélène et moi sommes descendues à la cave, tout était là, intacte. J'ai ouvert le coffre en nacre, et j'ai pris la statuette inca dans mes mains. Elle était entièrement en or et incrustée de saphirs. Elle était tassée sur elle-même, avec une lourde coiffe en arc de cercle, des lobes d'oreilles très distendus, décorés de pierres noires. Ses mains se terminaient par des griffes menaçantes. Sa bouche, large et rectangulaire, se tordait dans une moue presque méprisante. Sur les côtés, elle était sertie de formes géométriques en lapi-lazuli. Exactement de la même teinte que la robe de soie bleue que je ne quittais jamais à l'époque. Lors d'un bref instant, j'ai eu l'impression que ses yeux s'étaient animés et qu'elle me regardait.  J'ai frissonné et je l'ai remise dans le coffre.

Roger Vincent est arrivé avec ses amis dans la nuit. Ils sont allés chercher le coffre eux-mêmes, je suis restée assise dans le salon. Je pensais à Patoche et son frère. J'ai jeté un regard vers la maison d'en face où ils dormaient, je crois que j'ai aperçu une petite silhouette furtive. Je me demande encore si c'était Patoche. De toute façon, même si c'était lui, est-ce que cela aurait changé quelque chose ?

Quand le camion est parti en emportant la statuette, je suis allée rejoindre Roger Vincent et Hélène dans le jardin. J'ai fumé un peu, je me sentais bien, tout me semblait clair. J'ai regardé la fumée blanche s'évaporer dans la nuit. La lumière claire obscure de la lune baignait tout le village, on pouvait voir toute la rue jusqu'au château. A plusieurs reprises, j'ai cru voir des ombres traverser la voie, du côté de la gare. Je n'ai pas eu peur, j'ai toujours aimé les fantômes. J'ai fermé les yeux, j'ai revu les saphirs et l'or de la statuette. J'étais très fatiguée.

C'est arrivé soudainement. Tout est allé très vite. "Il est là" m'a simplement dit Roger Vincent. Il a couru réveiller Mathilde, Hélène est descendue fermer la porte de la cave à clés. Nous sommes partis tous les quatre dans la voiture de Roger Vincent, il m'a promis qu'on reviendrait chercher les petits le lendemain. Nous avons roulé jusqu'à Paris, sur les boulevards silencieux des Maréchaux, tout était tellement calme que j'avais l'impression que la voiture glissait sur la route.

Je n'ai jamais pu revenir chercher Patoche et son frère. Je me demande combien de temps ils m'ont attendue.

 

© Rosalie Calvet