Le Bus 84

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Il était déjà huit heures, et pourtant, il ne faisait pas encore nuit. J'attendais le bus 84 au parc Monceau. Ce soir là, ce jardin me faisait un effet d'immobilité un peu pesant, je le trouvais mystérieux et inquiétant. Je frissonnais en regardant, à travers les barreaux et les feuilles, les statues qui hantent ce parc.

C'était le soir où j'ai revu mon père. Il avait un chapeau. Je l'ai vu quand je suis monté dans le bus : il était assis au fond. Tout d'un coup, il a crié contre son voisin. Il criait aussi quand on vivait ensemble, il y a longtemps, longtemps, dans notre petite maison de Bièvres. Je repensais souvent à cette maison, qui n'existait plus que dans mes souvenirs. Enfant je ne voyais pas beaucoup mon père, ma mère et lui étaient souvent en tournée, à Brazzaville ou ailleurs.

Quand il a arrêté de crier, nous étions avenue de Messine. Il est descendu, je l'ai suivi. Il ne m'avait pas vu, peut-être faisait-il semblant ... ? Peut-être qu'il ne me reconnaissait plus. Il a fait tomber de sa poche un stylo à bille avec un petit capuchon vert. Il ne l'a pas ramassé. Je marchais encore derrière lui quand il a commencé à faire plus froid. Il ne se retournait pas. Une voiture s'est arrêtée, il est monté dedans. Je crois qu'il m'a regardé ; je n'ai jamais aimé son nom - Patrick. Quand j'étais petit, on l'appelait Papa-pillon avec mon frère. Qui le savait encore à part moi ? Je l'ai laissé me semer et je me suis assis sur un banc, j'étais boulevard Malesherbes. La nuit tombait, je sentais quelque chose de frais.

Je suis allé à pied jusqu'à la Gare Saint-Lazare. Il y avait un vide, la nuit, dans les gares, où je me sentais bien. Un vers dont la beauté me semblait douteuse et inexplicable m'obsédait encore :

Je demeurai longtemps errant dans Césarée ...

J'ai marché le long du quai d'où nous partions avec mon père pour la Normandie. Quand je suis arrivé au bout, il m'attendait. Il avait le même pull orange en laine tressé, et je sentais déjà le goût du pain de campagne beurré et des petites crevettes salées. Mon père parlait avec une fille brune qui touchait son manteau. Je l'ai reconnue. C'était Marie, elle venait souvent jouer avec mon frère quand nous habitions à Bièvres.

Mon père a voulu savoir si je lisais d'autres livres que des romans policiers. Marie lui a dit de changer de manteau, ou de le faire raccourcir. Le train n'arrivait pas.

 

© Rosalie Calvet