Migrants & Borders in a Global World

 

Un article proposant une réflexion croisée sur les enjeux des migrations à l'heure d'un monde globalisé au regard des trois ouvrages suivants: 

Eloge des frontières, Régis Debray, 2010

La question migratoire au XXIème siècle, Catherine Wihtol de Wendel, 2013

The age of migration, Stephen Castles et Mark J. Miller, 2010

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Selon Abdemalek Sayad dans L'Immigration ou les paradoxes de l'altérité (recueil de textes parus entre 1979 et 1998) une double contradiction est inhérente à la position sociale de l'immigré. D'une part, bien qu'installé durablement dans son pays d'immigration, l'immigré est constamment maintenu dans un statut provisoire. D'autre part, ses enfants sont définis également par leur condition d'immigrés alors qu'ils n'ont jamais émigré eux-mêmes. Cet ouvrage témoigne du caractère récent de l'immigration comme objet d'étude des relations internationales. Jusque dans les années 1990 les problématiques migratoires étaient considérées comme un domaine interne aux Etats et prises en charge par la sociologie. Les choses changent avec la chute du mur de Berlin et la fin du système westphalien où, dans un contexte de mondialisation accrue, le multiculturalisme, le paradigme transnational, les études comparées et l'interdisciplinarité posent la question migratoire avec une acuité nouvelle. De plus, au sein de ce paysage international mouvant et tant commenté que l'on nomme globalization, une autre donnée fondamentale fait l'objet d'un questionnement renouvelé et de tensions : la frontière.

Il peut paraître évident de définir la migration internationale comme l'acte de franchir une frontière, frontière qui devient en ce sens la condition nécessaire de la possibilité de la migration. Néanmoins, à l'heure où le droit à la mobilité fait l'objet de revendications toujours plus fortes et où à travers le monde les flux migratoires s'intensifient et se complexifient, les frontières cristallisent un nombre de tensions croissantes, incitant certains à plaider pour l'avènement du "sans frontiérisme". Avant-même d'explorer le champ ouvert par les relations délicates entre migrations et frontières, il convient d'éclaircir ce que l'on comprend par ces deux notions. Aussi, dans un premier temps, la migration internationale peut se penser comme le déplacement d'une personne d'un pays ou d'une région à une autre, pour des raisons sociales, économiques, culturelles ou environnementales. Quant à la frontière, elle est dans son acception la plus matérielle, la ligne précise qui délimite l’extension de la souveraineté d’un Etat, ou bien, dans un sens davantage symbolique mais non moins essentiel, toute démarcation, matérielle ou abstraite.

On le voit d'ores et déjà, les relations entre migration et frontière offrent une palette de questionnements, certains évidents, d'autres davantage subtiles en jouant sur la définition abstraite de la frontière, et ce avec d'autant plus d'acuité du fait de la mondialisation. Pour traiter de ces perspectives inédites, trois ouvrages sont soumis à notre étude. Il s'agit d'abord de la quatrième édition de The age of migration, parue en 2009 et élaborée par Stephen Castles et Mark J. Miller, qui partent du constat que la migration mondiale empiète sur la souveraineté nationale pour étudier les interactions entre la diversité ethnique croissante à travers les Etats du monde et les migrations internationales. Le second ouvrage, publié par Catherine Withol de Wenden en 2013 s'intitule La question migratoire au XXIème siècle. Il s'agit d'une étude exhaustive des différents enjeux liés aux migrations internationales qui prend parti pour un droit à immigrer en contrepoint d'un droit à émigrer déjà généralisé, ainsi que pour une gouvernance mondiale des flux migratoires. Enfin, L'éloge des frontières de Régis Debray publié en 2010 dénote fortement avec les deux ouvrages précédents : l'essayiste démontre la nécessité de relégitimer la frontière, outil essentiel pour pallier le déracinement induit par la mondialisation.

Dans cet ordre de considérations, on en vient à se demander : en quoi la migration remet-elle en cause deux piliers de l'ordre international que sont la souveraineté de l'Etat et la coïncidence entre citoyenneté et nationalité ? Dès lors, faut-il considérer la frontière comme un obstacle à l'immigration ou bien comme un outil aux vertus apaisantes nécessaire à la construction et au maintien pacifique des identités nationales ?

 

D'abord, la migration remet en question la souveraineté de l'Etat par la transgression de ses frontières, induisant ainsi une confusion entre l'intériorité et l'extériorité de l'Etat (1). La migration questionne également le modèle de l'Etat-Nation en instaurant une frontière entre citoyenneté et nationalité (2). De plus, la migration internationale entraîne l'apparition de frontières internes aux Etats, avec la formation de minorités ethniques, dont l'intégration demeure très incomplète (3). Il s'agit enfin de réévaluer la légitimité de la frontière, dénoncée par C. Wihtol de Wenden comme une entrave au droit à l'immigration, comme une instance qui permet aux Etats de faire corps et de définir leurs identités au regard les uns des autres (4).

 

NB : les analyses de S. Castels et Mark J. Miller et C. Wihtol de Wenden se concentrent sur l'effet de la migration vers les pays occidentaux dits "du Nord" de migrants provenant de pays "du Sud". C'est à travers ce prisme que notre réflexion progressera majoritairement, bien qu'on s'efforcera de mener une analyse du phénomène migratoire aussi complète que possible.

 

1. La migration remet en question la souveraineté de l'Etat en transgressant ses frontières

 

Comme point de départ de réflexion, on peut s'appuyer sur le constat paradoxal fait par Régis Debray dans son ouvrage. Il montre en effet qu'alors que certains rêvent d'une planète lisse qui ne connait plus l'autre[1], il n'a jamais été construit autant de frontières que depuis 1991. 27 000 kms de frontières ont en effet été institués depuis la fin de la bipolarité. Ceci témoigne de toute l'ambiguïté de la frontière : elle inhibe et génère tout à la fois de la violence.

 

En ce sens, l'immigration attaque la frontière et la souveraineté de l'Etat est ainsi défiée à trois égards. D'abord, comme le constate C. Wihtol de Wenden, la migration s'effectue rarement en harmonie avec les systèmes institutionnels qui la sous-tende. Ainsi, les régimes migratoires d'entrée et de sortie sont décalés. Il s'agit du phénomène de migration gap qui remet largement en cause la souveraineté de l'Etat sur ses frontières. De plus, la formation de réseaux transnationaux, comme le mariage, la famille, ou ce que C. Wihtol de Wenden nomme l'entreprenariat éthique, transgresse les frontières de l'Etat soit en les franchissant, soit à travers l'importance des liens entre pays d'accueil et pays de départ par-delà lesdites frontières. Enfin, à travers la dimension politique que revêt la migration internationale, elle efface les frontières entre l'ordre politique interne et externe des Etats. En effet, comme le montre C. Withol de Wenden, la migration internationale scelle le passage d'une analyse dirigée du bas vers le haut de la texture sociale à une analyse dirigée du haut vers le bas. Cette évolution est d'autant plus forte qu'elle est nourrie par une approche sécuritaire de la migration, redécouverte en Occident depuis le 11 Septembre comme le note S. Castels et Mark J. Miller, qui favorise les règlements régionaux des questions migratoires, ainsi que par le retrait de l'Etat du fait de la mondialisation. Ainsi, à l'issue de ce premier temps de réflexion, la première question que pose la migration internationale à la souveraineté de l'Etat concerne le contrôle de ses frontières et en ce sens elle remet en cause la conception weberienne de l'Etat, car elle distend le lien entre population, territoire et monopole du pouvoir.

 

Il faut néanmoins immédiatement nuancer ce propos, en soulignant avec S. Castels et Mark J. Miller que l'existence d'une immigration illégale n'implique pas nécessairement que les Etats ne parviennent pas à contrôler leur frontière. En effet, cette immigration s'effectue souvent, selon les auteurs, avec le consentement implicite des Etats, notamment en ce qui concerne l'immigration de travailleurs fournissant une main d'œuvre faisant défaut dans le pays d'accueil. C. Wihtol de Wenden et S. Castels et Mark J. Miller soulignent à cet égard l'importance d'une véritable industrie du passage qui se développe autour de la frontière et des enjeux économiques qui en découlent.

 

C'est donc un bilan mitigé qu'il faut établir. En effet, la transgression de ses frontières conduit certains Etats, notamment européens, comme le constate C. Wihtol de Wenden, à se réhabiliter en tant qu'acteur fondamental de la gestion des flux migratoires, ce phénomène étant corrélé à une remontée du souverainisme. Cette quête d'un contrôle renforcé de l'Etat pour réguler les migrations internationales est également analysée par S. Castels et Mark J. Miller qui identifient plusieurs moyens déployés par l'Etat à cette fin. S'y trouvent notamment des demandes de sanctions contre les employeurs embauchant des immigrés illégaux qui leurs fournissent une main d'œuvre peu coûteuse, un soin accru porté à l'égard des politiques d'accueil de travailleurs étrangers ainsi que davantage de mesures contre le trafic d'humain et en faveur des demandeurs d'asile et des réfugiés. La multiplication d'accords bilatéraux, multilatéraux ou transnationaux témoigne également de l'ambivalence de la capacité de l'Etat à gérer les flux migratoires : ces accords peuvent être efficaces, comme entre la France et le Maroc, ou absolument infructueux comme dans le cas de l'espace Schengen.

 

Quoiqu'il en soit, la frontière devient un objet polymorphe investi d'une charge symbolique croissante. Comme le souligne C. Wihtol de Wenden, la frontière est à cet égard paradoxalement omniprésente et invisible. Omniprésente, car de plus en plus difficilement franchissable, elle cristallise pour les migrants tout à la fois l'espoir, la possibilité mais aussi le danger de la migration. Invisible, car les médias tendent à l'effacer, en faisant rêver à ce qui se trouve de l'autre côté, alimentant ainsi ce que C. Wihtol de Wenden nomme l'imaginaire migratoire, une construction sociale collective qui pense, souvent à tort, la migration comme un moyen d'échapper à un quotidien difficile pour reconstruire une existence davantage confortable. Sur ce point, il faut souligner le propos de Régis Debray dans son essai, qui insiste sur la double fonction sacré de la frontière, qui permet tout à la fois d'isoler du reste et de concentrer les rêves et les lieux imaginaires.

Néanmoins, la souveraineté de l'Etat n'est pas le seul pilier de l'ordre international que la migration remet en cause en brouillant les frontières : le modèle de l'Etat-nation est également ébranlé par l'hétérogénéité des populations qui résultent de l'immigration. Ce phénomène est d'autant plus fort que la mondialisation induit une complexification des migrations, qui ne s'effectuent plus uniquement entre pays traditionnellement reliés par de forts liens culturels, provoquant ainsi des brassages de populations inédits à l'échelle des Etats.

 

2. La migration remet également en cause le modèle de l'Etat nation en instaurant une frontière, voire une déconnexion croissante entre citoyenneté et nationalité

 

L'Etat-nation, bien que contesté, et souvent dénoncé comme une construction occidentale dont l'exportation est à l'origine de l'instabilité de zones entières, en Afrique ou au Moyen-Orient, demeure un point de référence du système international, et ainsi cette partie de l'analyse s'effectuera à son aune. Le modèle traditionnel de l'Etat-nation pose la citoyenneté comme le lien central la Nation, ainsi que son avatar individuel, la nationalité, et l'Etat. La nationalité, telle que nous la connaissons aujourd'hui, apparaît au XIXème siècle, comme une notion juridique, construite sur le droit du sol, du sang, ou sur une combinaison des deux. Ainsi, C. Wihtol de Wenden analyse qu'elle se développe tout à la fois dans les pays d'immigration, qui renforcent le droit du sol, et dans les pays d'émigration, qui mettent en valeur le droit du sang pour entretenir des liens avec les nationaux partis à l'étranger. La nationalité se conçoit comme une incarnation de la nation, dont la définition la plus consensuelle est celle d'une identité collective construite soit sur un projet de société, comme en France, ou sur un peuple, son histoire et sa culture comme en Allemagne. Quoiqu'il en soit, au centre de cette notion se situe l'idée d'appartenance, fondamentale pour la suite de l'analyse. Il faut souligner à cet égard que les catégories de pensée anglo-saxonnes comportent la notion essentielle d'ethic group, beaucoup moins convoquée dans les analyses européennes. S. Castels et Mark J. Miller précise qu'il est difficile de distinguer le concept d'ethic group de celui de la nation, car celle-ci se conçoit comme un groupe culturel institutionnalisé sous la forme d'une communauté politique. Pour sa part, la citoyenneté, telle que nous la comprenons au sens moderne, est largement héritée de la Révolution française, comme le montre C. Wihtol de Wenden. Elle consiste en le partage d'idéaux universels ainsi qu'à la participation aux affaires de la "cité"[2]. Ainsi, à l'origine, la citoyenneté est davantage une qualité qu'un droit, et après la Révolution française, beaucoup de nationaux n'étaient pas citoyens et réciproquement.

Ce cadre étant posé, il faut penser l'Etat-nation au sens moderne dans la même optique que celle de S. Castels et Mark J. Miller : l'Etat-nation institue un lien entre la communauté nationale et le principe de démocratie car chaque national a un droit égal de participer à la formulation de la volonté politique. Ainsi, chaque citoyen est un national, et chaque Etat serait supposé correspondre à un groupe ethnique. Immédiatement se pose le problème des minorités ethniques, qui sont majoritairement issues, à l'heure de la mondialisation, des migrations internationales.

Aussi faut-il repenser la notion de citoyen. Or, comme le montre S. Castels et Mark J. Miller, il existe déjà, au sein des quatre idéaux-types traditionnels de la citoyenneté que sont le modèle impérial[3], ethnique[4], républicain[5] ou multiculturel[6], des modèles ne posant pas l'appartenance ethnique commune comme condition nécessaire à la citoyenneté : c'est le cas du modèle impérial, républicain ou multiculturel. Néanmoins, ces modèles ne sont plus opérants pour penser l'évolution de la citoyenneté induite par l'immigration selon les auteurs. En effet, ces modèles reposaient sur l'octroi de la citoyenneté à des populations locales, et non immigrées. Aussi, la question de leur intégration et de leur appartenance à la nation, se posait en d'autres termes, ou bien était inexistante.

Ainsi, comme le montre également C. Wihtol de Wenden, depuis les années 1980 la migration internationale rend ineffective l'analyse de la citoyenneté dans son cadre traditionnel et transforme la notion. Cette transformation s'opère d'une part en élargissant le concept de citoyenneté, et d'autre part en modifiant son contenu substantiel.

Du point de vue de l'extension de la notion de citoyenneté, deux innovations sont à noter : d'une part, l'émergence du concept de citoyenneté transnationale, à mesure que l'idée d'internationalisation de la citoyenneté progresse, et d'autre part l'apparition de la double citoyenneté. L'apparition de ces deux concepts a été rendue possible par l'acceptation croissante, dans les pays occidentaux et plus particulièrement européens, de la dissociation entre nationalité et citoyenneté. En effet, C. Wihtol de Wenden montre que dans les années 1990, la plupart des pays de l'UE ont été confrontés à de vifs débats sur  la réforme de la nationalité. Et, comme l'a analysé Brubaker, le droit à la nationalité ainsi que la politique de naturalisation influencent considérablement l'incorporation politique de nouveaux venus dans un pays donné[7]. Or, dans les pays du nord de l'Europe notamment, l'octroi progressif des droits politiques locaux aux étrangers a démontré que la dissociation entre citoyenneté et nationalité était possible, légitimant ainsi l'idée de double citoyenneté. Il faut immédiatement ajouter que la double citoyenneté demeure une notion controversée, car une partie de l'opinion publique européenne considère qu'on ne peut s'impliquer pleinement au sein d'une seule et unique communauté politique. En ce qui concerne la citoyenneté transnationale, elle est définie par S. Castels et Mark J. Miller comme une identité culturelle qui cumule des formes multiples d'appartenance et qui transcende les frontières. On retrouve à nouveau l'enjeu de la transgression de la frontière par le transnational. Néanmoins, ce modèle de citoyenneté transnationale présente une double limite, mise en lumière par C. Wihtol de Wenden. D'une part, la citoyenneté transnationale devrait se fonder sur une appartenance consensuelle et sur l'entrée libre dans un pays donnée des migrants qui par leur migration reconnaissent implicitement adhérer aux valeurs du pays vers lequel ils émigrent. Mais, le risque d'une telle association volontaire est de réduire la citoyenneté à "l'admission à un club". D'autre part, la citoyenneté implique des droits inclusifs. Mais la stricte égalité entre les citoyens est impossible en raison de la nature même de la citoyenneté, qui se présente comme un lien vertical entre les individus et l'Etat, et non comme un lien horizontal entre les individus. Ainsi selon C. Wihtol de Wenden, la conception transnationale de la citoyenneté pose une question fondamentale qui est de savoir si elle implique une liberté de mouvement des peuples entre les Etats, que l'on peut rapprocher de l'objectif à long terme de Kant d'instituer des "citoyens du monde". Nous reviendrons sur ces problématiques ultérieurement.

A propos de la modification substantielle du concept de citoyenneté entraînée par l'importance accrue des migrations internationales, il faut mentionner un élément principal contenu dans la notion de multiculturalisme. C. Wihtol de Wenden montre que cette notion permet d'incorporer les notions de pluralisme culturel et de lutte contre la discrimination à la citoyenneté et ainsi de modifier l'imaginaire collectif pour faire accepter l'altérité qui résulte de l'immigration. En effet, lors de la confrontation avec l'altérité, l'individu s'efface dans le groupe auquel il est supposé appartenir et "le multiculturalisme apparait alors comme une composante de l'identité nationale au contenu négocié" selon les termes de C. Wihtol de Wenden. Il faut enfin relever avec cette auteur, que l'Islam apporte en Europe un nouveau questionnement à cet égard, à savoir : peut-on être citoyen européen et musulman ? Une problématique éminemment actuelle et encore vivement débattue à ce jour.

Ce dernier point, relatif au multiculturalisme, laisse transparaître une vision assez optimiste quant à l'intégration des immigrés dans les sociétés d'accueil. Il faut donc immédiatement analyser, sous un angle si ce n'est pessimiste, du moins plus pragmatique, la situation des immigrés dans leur pays d'émigration.

 

3. La constitution de minorités ethniques : résultat de l'immigration qui crée des frontières internes dans les sociétés d'accueil

 

Le concept de minorité ethnique apparait peu dans les analyses françaises, qui préfèrent la notion de minorité nationale et raisonnent davantage en termes de classes qu'en termes d'ethnies. C'est néanmoins sur ce concept que nous emprunterons pour la suite de l'analyse, car il nous semble le plus pertinent dans le cadre de notre étude. Par cette expression, nous faisons référence à toute communauté partageant des caractéristiques culturelles, une langue ou une histoire, consciente de son unité, et habitant un Etat dont la majorité dominante (et non nécessairement numérique) est un autre peuple. Dans notre perspective, nous nous limiterons évidemment à l'étude des minorités ethniques issues de l'immigration.

 

Ces définitions étant posées, il convient d'abord d'examiner les processus qui conduisent à la formation des minorités ethniques. Il faut donc identifier les mécanismes qui motivent la migration internationale. A ce sujet, l'analyse faite par S. Castels et Mark J. Miller est particulièrement limpide et synthétique. Elle distingue deux modèles principaux expliquant l'immigration. Le premier d'entre eux pose que la migration et l'installation dans un pays sont liées aux liens politique, économique et culturel formés entre pays de départ et d'accueil. Ce type de migration s'intensifie dans le contexte actuel de mondialisation accrue, et en ce sens, la migration internationale doit se comprendre comme un développement contemporain d'un phénomène historique ancien. Le second modèle analyse que le processus migratoire comporte des dynamiques internes basées sur le tissu social qui le charpente. Or ces dynamiques peuvent entraîner des développements qui n'étaient prévus ni par les Etats, ni par les migrants eux-mêmes. Plus concrètement, la formation d'un groupe ethnique dans un pays donné doit être comprise comme le résultat inévitable de recruter des travailleurs étrangers ou d'offrir des permis de travail aux étrangers. A partir de là, les immigrants compensent les difficultés liées à leur installation dans leurs pays d'accueil en développant leurs propres associations, réseaux sociaux et en conservant leur culture. Ainsi la formation de la minorité ethnique résulte d'une part du regard porté sur cette communauté par les habitants du pays d'accueil (ce que les auteurs nomment other-definition) qui entraine des formes variées d'exclusion, de discrimination et de racisme. D'autre part, elle est également le produit de la volonté de la communauté issue de l'immigration de se constituer en tant que telle (self-definition). Cette volonté se manifeste par la recréation de symboles liés à l'époque précédant la migration et par une mobilisation politique contre l'exclusion, ce qui explique que la question de l'immigration devienne hautement politisée dans les sociétés d'accueil. S. Castels et Mark J. Miller notent à ce sujet qu'en Europe occidentale les problématiques liées à l'immigration renforcent les partis d'extrême-droite, et citent l'exemple du FN, qui a fait de l'immigration un des fers de lance de ses campagnes. Ainsi débute un cercle vicieux, puisque la violence, physique ou contenue dans le discours politique contre les immigrés, favorise à son tour la formation et le maintien des minorités ethniques. Les politiques migratoires deviennent ainsi un enjeu essentiel pour la légitimité des Etats. A cet égard, C. Wihtol de Wenden argumente que la solution se situe à l'échelle mondiale, et plaide en faveur d'une gouvernance mondiale de la migration. Nous reviendrons plus tard sur ce point.

Pour l'heure, force est donc de constater que la migration internationale produit des frontières intérieures aux Etats en entrainant la formation de minorités ethniques. Selon C. Wihtol de Wenden, ces frontières sont à la fois juridiques, car les immigrés ne disposent souvent pas de papiers, et sociales, en raison de la visibilité physique des immigrés ainsi que de l'imaginaire culturel et religieux auquel ils sont associés. De plus, C. Wihtol de Wenden note pour que deux catégories particulières d'immigrés que sont les apatrides et les réfugiés, les frontières sont de plus en plus étanches.

Il convient donc d'examiner les approches d'intégration adoptées par les Etats d'accueil pour pallier aux discriminations dont sont victimes les minorités ethniques issues de l'immigration. Il faut néanmoins noter ici, que cette volonté d'incorporation n'est en rien évidente, car comme le montrent S. Castels et Mark J. Miller, les Etats-nations font face au dilemme suivant : soit ils refusent d'incorporer les communautés issues de l'immigration, mais alors ils s'exposent au risque de fracturer la société, soit ils décident de les incorporer mais renoncent au mythe de l'homogénéité culturelle.  Quoiqu'il en soit, même quand les Etats-nations décident d'opter pour l'incorporation, aucune solution ne semble concluante. En effet, des trois principaux modèles d'intégration, que sont l'exclusion différentiée, le multiculturalisme et l'assimilation, aucun n'a démontré de résultats probants. L'exclusion différentiée devient inutile dès que le migrant s'est installé, comme en témoigne l'exemple de l'Allemagne, le multiculturalisme amène à une séparation persistante entre les communautés, à l'image des Etats-Unis d'Amérique et l'assimilation perpétue la marginalisation et le conflit, comme la France en fait l'expérience quotidienne.

Selon les S. Castels et Mark J. Miller, ceci est le reflet du refus des pays d'accueil de traiter deux problèmes fondamentaux liés à l'immigration. D'abord, une culture raciste solidement ancrée depuis plusieurs siècles, héritée du colonialisme et de l'impérialisme. Si le terme de "culture raciste" peut être contesté en raison de son intensité, cette analyse n'en demeure pas moins pertinente, bien qu'il faille certainement nuancer son ampleur. Ensuite, se trouve une tendance à l'accroissement des inégalités dans les pays d'accueil qui résulte de l'immigration et de recompositions économiques liées à la mondialisation. Il découle presque mécaniquement de cette situation une "racialisation" des différences ethniques. Les minorités ethniques sont ainsi sujettes à un taux élevé de paupérisation et se concentrent dans des quartiers où les revenus sont bas. Aussi la ségrégation résidentielle augmente-t'elle et l'existence de communautés séparées ainsi formées témoigne de l'ampleur de l'échec de l'intégration, échec perçu par la société d'accueil comme une menace. Selon les auteurs, ce phénomène est symptomatique de la double crise occidentale de l'identité nationale et de l'Etat-providence, et cette analyse semble résumer avec particulièrement d'acuité la situation actuelle de nombre de pays occidentaux, France comprise.

Ainsi, à ce stade de la réflexion, il est temps d'explorer une notion qui se lit en creux depuis le début de notre propos, à savoir l'impact de l'immigration sur la définition des identités collectives ainsi que l'acceptation et le rôle de l'altérité dans ce processus.

 

4. Réévaluer la légitimité de la frontière : obstacle à l'immigration ou instance essentielle pour la construction et le maintien des identités au regard de l'altérité ?

 

Nombre de notions que nous avons maniées jusqu'ici, telles que le multiculturalisme, ou la question de la double citoyenneté activent une question qu'il faut considérer avec précaution : l'identité et, avec elle, l'appartenance ainsi que la problématique liées aux allégeances plurielles.

Pour C. Wihtol de Wenden, la frontière constitue un obstacle au droit à l'immigration pour lequel elle prend parti dans le cadre de sa défense d'une gouvernance mondiale de la migration. Ainsi, selon l'auteur, une "migration sans frontière et la mobilité" sont un bien public mondial qui exige l'abandon progressif de l'Etat-nation.

A cette proposition, il faut opposer celle de Régis Debray qui montre que la mondialisation donne l'illusion que le monde n'est plus qu'"un vaste espace connecté par des hubs et des aéroports". Ainsi le monde se fantasme comme une large communauté unifiée. Or, une communauté a besoin d'un extérieur pour être reconnue comme telle ; "on ne peut se poser sans s'opposer". L'extériorité et l'altérité sont nécessaires à la définition de l'identité. De plus, Régis Debray dénonce le "sans frontiérisme" qui est à la fois un économisme, qui "déguise une multinationale en  fraternité", un technicisme, c'est-à-dire un "outil standard qui n'a ni longitude ni latitude", un impérialisme qui impose ses limites à l'autre et surtout un absolutisme qui se croit sans limites. Or, il ne faut pas se faire d'illusions : les flux d'hommes, les diasporas et l'immigration réveillent la xénophobie dans les "grandes villes riches des pays d'accueil" et les immigrés se retirent dans des "des tranchées de misère". A force de frictions entre civilisations, "le monde devient une zone irritable". D'ailleurs, C. Wihtol de Wenden constate elle aussi qu'à l'intérieur d'un même pays "l'autre est suspecté d'un défaut de loyalisme et d'allégeances douteuses susceptibles de provoquer l'ingérence des pays d'origine notamment à l'approche d'un conflit".

Face à ces deux positions contraires, on peut répondre q'un droit à l'immigration dont le prolongement serait pour C. Wihtol de Wenden une liberté de mouvement des peuples entre les Etats, est une revendication noble, humaniste et idéaliste, mais qui comporte le risque indéniable, non seulement d'un brouillage, mais a fortiori d'un affrontement entre les identités. Il ne faut pas confondre la tolérance envers l'immigration et la négation, dangereuse, de la différence. A cet égard, la frontière, ne doit pas être considérée, comme le fait C. Wihtol de Wenden, comme un obstacle, mais doit se penser, comme le montre Régis Debray, comme un "rideau non étanche, qui permet à l'ensemble de faire corps, de se réguler et surtout d'exister". En effet, les "peuples pour exister ont besoin d'un contour". L'altérité est, on l'a dit, essentielle à la construction de l'identité, et sa reconnaissance ne signifie pas l'intolérance : bien au contraire, la frontière qui démarque le soi de l'Autre doit être relégitimer en raison de ses vertus apaisantes. En effet, Régis Debray précise que sans consensus sur un cadre territorial, la démocratie est fragile voire illégitime. De plus, dans beaucoup de conflits, le coeur de la paix repose avant tout sur un accord à propos de la frontière, en témoigne le conflit Israëlo-Palestinien. Ainsi, en contre-point du droit à immigrer que réclame C. Wihtol de Wenden, Régis Debray plaide pour sa part pour le devoir de frontière, qui est une urgence.

Pour conclure, on peut ajouter que la nécessité de recourir à l'altérité pour penser son identité de manière apaisée est loin d'être une problématique récente. François Hartog, dans Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps[8], montre que dans la période de crise ouverte par la Révolution française, l'altérité apparait comme un ennemi dangereux, incompréhensible et incompris, qu'il convient d'éliminer. C'est ainsi qu'il faut notamment penser la Terreur. Pour finir, citons Aimé Césaire, qui identifie deux types de suicides :"par ségrégation murée ou par dilution dans l'universel" et concluons avec Régis Debray,  qu'aujourd'hui les problématiques engendrées par la migration internationale nous font "tendre dangereusement vers le deuxième".

© Rosalie Calvet


Notes

[1] Position qu'il dénonce néanmoins violemment comme "un caprice, une fuite un avant".

[2] Héritage évident de la Grèce antique.

[3] L'appartenance à la nation se fonde sur l'assujettissement à un pouvoir commun. Exemple : l'Autriche-Hongrie.

[4] L'appartenance à la nation se fonde sur l'appartenance à un même groupe ethnique.

[5] L'appartenance à la nation se fonde sur l'intégration à une communauté politique. Exemple : la France.

[6] La nation se définit comme une communauté politique pour y adhérer il faut adopter ces règles mais on peut conserver sa culture ethnique propre

[7] C. Wihtol de Wenden souligne néanmoins, qu'il n'existe pas de corrélation entre la facilité d'obtenir la nationalité dans un pays donné et la reconnaissance des droits politiques des étrangers. Par exemple, au Japon l'accès à la nationalité est très complexe alors que depuis longtemps le droit de vote local est accordé aux étrangers.

[8] F. Hartog, Régimes d'historicité. Présentisme et expériences du temps. Ed Le Seuil, 2003