Le Mensonge dans les Liaisons Dangereuses

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"J'ai vu les mœurs de mon temps, et j'ai publié ces lettres" écrit Choderlos de Laclos en guise d'Epigraphe des Liaisons Dangereuses. Cette formule, empruntée à la Préface de La Nouvelle Héloïse, montre que c'est bien en tant que disciple de Jean-Jacques Rousseau que Laclos entreprend de dépeindre les mœurs dépravées de l'aristocratie de son temps. Rien, en apparence, ne semblait destiner Choderlos de Laclos (1741-1803), officier d'artillerie, à la littérature, ni les Liaisons, parues en 1782, à tel succès sous forme de scandale. Son expérience de garnison en garnison, permis à Laclos d'observer le libertinage aristocratique, qui, depuis l'avènement de Louis XV, prend une forme inédite. En effet, si du temps de Louis XV, la corruption des mœurs était ostentatoire, elle semble diminuer sous le nouveau roi. En réalité, le vice se dissimule désormais sous des apparences de correction et de sensibilité. Des personnages tels que Lauzun ou Benzeval apportent dans leur libertinage davantage de raffinement, d'élégance et de recherche qu'un maréchal de Richelieu. Ainsi, en se dissimulant, la scélératesse s'intensifie et perfectionne ses méthodes : c'est notamment l'époque où l'on crée le mot rouerie. Aussi, le libertinage, une manière d'être difficile à définir de manière univoque car elle désigne selon les époques et les contextes des modes d'existence très variés, connait une sorte de dérèglement à l'époque de Laclos, en ce sens qu'il ne s'agit plus du libertinage érudit, mais d'un affranchissement total, tel que le suggère son étymologie, libertinus. Le libertinage se pose comme l'éloge de l'excès, de la dépense, de la jouissance et de la consommation mais sous un vernis d'amabilité et des airs de modération et de retenue. Le libertin est aimable, parce qu'il sait parler d'amour aussi bien que les galants de préciosité, mais aussi méthodique, parce qu'il connaît les ressorts du cœur. Ainsi, la corruption du libertin s'intériorise et s'intellectualise. Le double jeu et l'hypocrisie sont au centre des préoccupations du libertin, ce qui a fait dire à l'historien Sagnac à propos de cette époque qu'elle était celle d' "un secret plaisir du contraste caché entre les apparences et la réalité". Dans cette perspective, Les liaisons dangereuses mettent en scène les entreprises de corruption d'un duo de libertin, la Marquise de Merteuil et le Vicomte de Valmont. La Marquise entend corrompre la jeune Cécile Volanges, qui quitte son couvent pour épouser le Comte de Gercourt, dont la Marquise veut se venger car il lui a autrefois été infidèle, et convainc Valmont de séduire et déflorer la jeune fille. Mais Cécile s'éprend de son maître de musique, le Chevalier Danceny. Quant à Valmont, il est obsédé par la conquête de la Présidente de Tourvel, une femme apparemment vertueuse et inaccessible. Il réussit facilement à coucher avec Cécile, mais c'est seulement au terme d'une longue traque qu'il obtient la Présidente. Entre-temps, Valmont et la Marquise se posent comme intermédiaires privilégiés entre Cécile et Danceny. Tout bascule lorsque la marquise de Merteuil diagnostique la naissance d'un sentiment amoureux chez Valmont pour la Présidente. Elle séduit Prévan, une sorte de double de Valmont, pour le mener à sa perte. Elle séduit ensuite le jeune Danceny. Désormais, une véritable guerre s'installe entre Valmont et la Marquise de Merteuil, qui demande au Vicomte de renoncer à la Présidente. Alors qu'il regrette ce sacrifice, Merteuil révèle à Danceny comment Cécile a été déshonorée et celui-ci provoque le Vicomte en duel. Valmont meurt et révèle la correspondance de la Marquise, qui, défigurée par la petite vérole et rejetée par l'opinion publique fuit en Hollande. La Présidente de Tourvel décède à l'annonce de la mort de Valmont, et la jeune Cécile retourne au couvent.

Ainsi, on le voit, tant à travers l'intrigue que dans le libertinage, Les Liaisons dangereuses, qui désignent les mauvaises fréquentations qui menacent les jeunes gens, peuvent être lues comme une apologie de cette maîtrise du mensonge qu'est le libertinage, qui mime le langage de l'amour et tend à contrôler les aveux et les déclarations de chacun. Néanmoins, les Liaisons sont équivoques : constituent-t'elles une apologie du libertinage ou un roman de la passion amoureuse ? Le roman vise-t'il à mettre en scène le triomphe de héros immoraux par la maîtrise du style et la manipulation, ou s'agit-il d'un roman moral qui stigmatise une société dont les fondements sont le mensonge et le paraître ?

Nous verrons d'abord comment le support de la lettre permet d'utiliser le langage pour manipuler les sentiments et les rendre mensongers et factices. Il s'agira ensuite d'examiner le microcosme dépeint dans les Liaisons dangereuses, fondé sur le paraître et le mensonge. Enfin, nous étudierons comment le roman propose une mise en question par la fiction des valeurs des Lumières en faisant du libertinage un cas-limite des principes des Lumières, dénaturés et symptomatiques de la crise des valeurs de la société de Laclos.

 

I. Le mensonge,  le langage et les sentiments : les enjeux du support de la lettre

 

Les liens qui se déploient entre l'expression sincère, ou mensongère, des sentiments à travers le langage d'une correspondance épistolaire posent plusieurs questionnements anthropologiques fondamentaux. Il faut d'abord étudier les enjeux de la prétendue authenticité des lettres (A), ainsi que  ceux de l'utilisation différenciée du langage et du style selon les épistoliers comme moyen de production d'authenticité (B) avant d'examiner toute l'ambiguïté inhérente aux lettres, dont il faut déterminer si elles sont ou non le langage sincère du sentiment (C).

 

A. La question de l'authenticité des lettres : légitimer le faux par la prétention au vrai

 

L'œuvre commence par l'ironique contradiction entre un "Avertissement de l'éditeur" et une "Préface du rédacteur" qui postulent l'authenticité des lettres ou bien leur caractère factice. Ainsi, la question de l'authenticité des lettres pose, avant même le début du roman, la réflexion sur la nature du mensonge et ses liens avec la fiction comme donnée fondamentale de l'œuvre. Ainsi, le paradoxe que pose d'emblée Les Liaisons dangereuses, est qu'elles ne s'assument pas comme un mensonge au service de la vérité, mais comme une vérité qui met à nu le mensonge. La réflexion sur la vérité, et sur un des moyens qui permette de la reconnaître, ou de la feindre, qu'est la vraisemblance est ainsi introduite dès l'Avertissement et la Préface. Elle est par la suite filée tout au long de l'œuvre, comme, si, à mesure qu'elles se déployaient, les lettres procédaient à un mouvement réflexif sur elles-mêmes, et sur l'authenticité de ce qu'elles rapportent. Ainsi, l'Avertissement de l'éditeur prévient qu'il : "ne garant[it] pas l'authenticité de ce recueil, et qu'[il y a] mêmes de fortes raisons de penser que ce n'est qu'un Roman. Il semble de plus que l'Auteur, qui paraît pourtant avoir cherché la vraisemblance, l'a détruite lui-même et bien maladroitement [...]". La tournure restrictive utilisée, qui indique que tout laisse à croire que le recueil n'est "qu'un Roman" semble vouloir dédramatiser l'enjeu moral des Liaisons dangereuses, comme si en étant seulement fiction, les mœurs dépeintes n'étaient pas inquiétantes car étrangère à la réalité. Ce qui pose un autre questionnement fondamental : la fiction ne doit pas justement,  en étant, en réalité, ni vraie, ni fausse, proposer une critique des mensonges de la société ? Le roman ne doit-il pas, en étant fictif, montrer la vérité des mensonges sociétaux ? C'est ce que laisse entendre la Préface, qui indique que "l'utilité l'Ouvrage, qui peut-être sera encore plus contestée, [...] paraît pourtant facile à établir. Il [...] semble au moins que c'est rendre un service aux mœurs, que de dévoiler les moyens qu'emploient ceux qui en ont de mauvaises pour corrompre ceux qui en ont de bonnes. On y trouvera deux [...] vérités importantes [...] : l'une, que toute femme qui consent à recevoir dans sa société un homme sans mœurs finit par en devenir la victime ; l'autre, que toute mère est au moins imprudente, qui souffre qu'un autre qu'elle ait la confiance de sa fille".  Ainsi, l'auteur, prétend dévoiler la réalité et permettre de déceler deux vérités, les Liaisons se posent véritablement comme une vérité qui permet de mettre en lumière le mensonge. La réflexion sur le rapport entre le vrai et le faux perdure tout au long du roman, et notamment avec la question de la vraisemblance. En effet, lorsque, dans la lettre 84, Valmont explique à Cécile comment il pourra lui transmettre des lettres de Danceny, il écrit "Ce sont des petits détails qui donnent la vraisemblance, et la vraisemblance rend les mensonges sans conséquence, en ôtant le désir des les vérifier". Ceci illustre la pensée libertine de Valmont, et de la marquise sur le mensonge : il est néfaste non pas par nature, mais s'il est découvert, d'où l'enjeu fondamental de le rendre vraisemblable. On voit que cette esthétique de la vraisemblance, essentielle à l'âge classique, est instrumentalisée à deux niveaux dans le roman : utilisée par Laclos pour rendre possible et crédible ses Liaisons, ses personnages libertins s'en saisissent également pour légitimer leur mensonge.

B. La fusion du caractère et du style qui produit un troublant effet d'authenticité

Les Liaisons sont un véritable chef-d'œuvre car Laclos a su donner à chacun des épistoliers, non seulement un style qui lui est propre, mais encore qui un ton qui varie selon les destinataires, comme l'a montré brillamment Charlotte Burel. Dès la préface, le rédacteur affirme que les défauts de l'ouvrage seront pardonnés par "une qualité qui tient [...] à la nature de l'ouvrage : la variété des styles". Elle est en effet admirable. La langue de Cécile rend parfaitement compte de sa naïveté. Elle utilise fréquemment des tournures orales, caractérisées par exemple par des pronoms de rappel : "mais elle arrive toujours bien tard, Madame de Merteuil". Son vocabulaire est très simple, surtout lorsqu'elle exprime ses sentiments, qu'elle qualifie presque exclusivement au moyen de l'adjectif "bien", et qu'elle compense par des répétitions : "vous êtes mon amie n'est-t'il pas vrai ? Oh ! oui, ma bonne amie !" (lettre 27). Ainsi la vraisemblance de l'intrigue s'associe à la vraisemblance psychologique. Le langage de Cécile est transparent, et il est d'ailleurs très intéressant de noter avec Charlotte Burel que son prénom provient du latin caecilia, "la  petite l'aveugle". La syntaxe de Danceny est à peine plus raffinée, mais son ton est davantage lyrique, il emploie nombre d'apostrophes, de tournures interrogatives et un vocabulaire qui exprime sa sensibilité, comme le terme de "félicité" employé dans la lettre 17. Pour leur part, les libertins méprisent ceux qui ne savent pas utiliser le langage et le manipuler : la Marquise et le Vicomte sont ainsi non seulement les instigateurs de l'intrigue, mais ils savent de plus imiter tous les ton et en changer à besoin. Les successions de lettres et leur ordre rendent perceptibles cette capacité à changer de style. Un exemple : les lettres 34 et 35, toutes deux de Valmont, l'une adressée à la Marquise et l'autre à la Présidente, où Valmont détaillt successivement sa stratégie pour séduire Madame de Tourvel, puis il se pose comme amoureux transit de celle-ci. L'ironie de la lettre 34 est flagrante. Par exemple, lorsque que Valmont raconte comment il a  écrit une lettre à la Présidente en imitant sur l'enveloppe l'écriture de son mari, et que celle-ci connaît un trouble profond lorsqu'elle découvre la véritable identité de son auteur alors qu'il lui demande innocemment "Cette lettre est donc bien terrible ?". A la lettre 35, cette ironie laisse place brusquement à l'expression la plus passionnée lorsque Valmont écrit par exemple : "Vous m'ordonnez le silence et l'oubli ! eh bien ! je forcerai mon amour à se taire". Enfin, le ton de la Présidente dénote fortement, puisqu'il s'agit en l'occurrence de la passion la plus authentique. Elle convertit sa dévotion religieuse pour offrir sa vie entière à Valmont, elle écrit lettre 132 : "je veux vire pour le chérir, pour l'adorer". Ainsi on voit que la polyphonie des Liaisons, qui met en relation le langage des personnages et leur psychologie, produit un effet d'authenticité éblouissant, et témoigne que la maîtrise du langage est l'arme la plus dangereuse et la plus efficace des liaisons. Il faut donc immédiatement étudier les liens entre sentiments et langage.


C. L'ambiguïté de l'art épistolaire : hypocrisie ou langage du sentiment ?

La Marquise de Merteuil, au cours de sa correspondance, remet en question tout le caractère authentique de la lettre comme "portrait de l'âme, qui tour à tour [...] s'anime, [...] jouit et [...] se repose" (lettre 150). En effet, le mérite que l'on accorde traditionnellement à la lettre est de faire apparaître une expression spontanée des sentiments car elle abolit la distance temporelle entre le vécu du sentiment et son expression écrite. Ceci est largement remis en cause dans les Liaisons : écrire, pour la Marquise, c'est se conformer aux attentes du lecteur. Ainsi, elle conseille à Cécile de "soigner davantage son style". Dans la lettre 105, elle lui reproche : "vous dîtes tout ce que vous pensez et rien de ce que vous ne pensez pas [...]. Vous voyez bien que quand vous écrivez à quelqu'un c'est pour lui et non pas pour vous : vous devez donc moins chercher à lui dire ce que vous pensez, que ce qui lui plaît davantage". Ainsi, la sincérité du rédacteur est totalement altérée : Valmont prend grand soin, en préparant des brouillons, à faire paraître dans ses lettres à la Présidente ce "désordre, qui peut seul peindre le sentiment". Ainsi, la question de la transparence et de l'honnêteté à soi se pose avec une acuité nouvelle quand il s'agit de maîtriser ses sentiments sur le support de la lettre. Une question fondamentale posée par le roman est de savoir si on peut feindre l'amour par le langage. Comme le montre Charlotte Burel, pour Madame de Merteuil, tout peut s'imiter, sauf l'écriture du sentiment : "il n'y a rien de si difficile en amour sauf que d'écrire ce qu'on ne sent pas". Exception faite néanmoins des romans, la Marquise ajoute : "C'est le défaut des Romans, l'Auteur se bat les flancs pour s'échauffer, et le Lecteur reste froid. Héloïse est le seul qu'on puisse exempter et malgré le talent de l'Auteur, cette observation m'a toujours fait croire que le fond était vrai". Ce clin d'œil au lecteur le laisse finalement conclure que seul le romancier peut écrire une lettre sentimentale fictive crédible ... Interrogation vertigineuse donc sur l'authenticité, qui reste ouverte. Quoiqu'il en soit, sur la question de l'amour, il faut noter que non seulement, la question de sa transposition authentique et crédible sur le support de la lettre se pose, mais encore que l'amour se pose comme un élément qui brouille la transparence à soi, comme Valmont en fait l'expérience. Dans la lettre 134, la Marquise lui écrit : "C'est de l'amour, ou il n'en exista jamais : vous le niez bien de cent façons mais vous le prouvez de mille [...] votre cœur abuse votre esprit". Là encore, le doute reste en suspens : Valmont aime-t'il sincèrement la présidente ? Tout porte à le croire, mais Laclos n'offre pas au lecteur la possibilité de trancher car les manuscrits montrent que la lettre où il exprime son amour et son désespoir à la Présidente, lettre à laquelle il est fait mention dans la Lettre 154 ("Mais que direz-vous de ce désespoir de M. de Valmont ? D'abord, faut-il y croire, ou veut-il seulement tromper tout le monde, et jusqu'à la fin ? ") a été supprimée de l'édition finale. Enfin, lorsqu'on étudie le lien entre langage et sentiment, il faut aussi garder à l'esprit que le langage, dans ce contexte aristocratique et mondain, comme un puissant vecteur et moyen de diffuser les réalités de la sexualité, omniprésentes mais suggérées à travers la gaze d'un style allusif, comme en témoigne notamment la correspondance entre Valmont et la Marquise. La mise en scène des Liaisons de Stephen Frears rend à merveille la tension sexuelle qui procède par allusion entre les personnages, notamment lors de la première visite de Valmont à la Marquise.

Ainsi le langage épistolaire permet de penser le lien entre l'être et le paraître, ainsi que les mécanismes qui permettent ou qui brouillent la transparence à soi. Il faut à présent étudier comment le mensonge et le paraître s'imposent comme les deux clés de voûte de l'ordre social des Liaisons.

 

II.  Le paraître et le mensonge : les fondements de la société

 Il faut à présent examiner comment le paraître et le mensonge se posent comme les fondements de la société décrite par Laclos. Ainsi il convient d'abord d'examiner la sociabilité en jeu (A), puis comment le couple Merteuil-Valmont montre que le regard de l'autre, et le reflet de soi dans l'autre, est le seul moyen de reconnaissance sociale pour les libertins (B), avant d'étudier la métaphore du theatrum mundi qui est filée dans l'œuvre.

 

A. La sociabilité en jeu : la soumission au regard de l'autre comme seule possibilité d'existence et de reconnaissance sociale

La question de la sociabilité est au centre de la réflexion des Lumières. "Il n'y a que le méchant qui soit seul" dit Diderot. Ce mot, comme l'a montré Charlotte Burel, témoigne de l'essence des idéaux des Lumières : l'homme est un animal sociable et le but de la philosophie est, pour paraphraser Diderot à nouveau, de "lier les hommes par un commerce d'idées et par l'exercice d'une bienfaisance perpétuelle". En ce qui concerne Les Liaisons dangereuses, le titre de l'ouvrage annonce d'emblée qu'il s'agira d'examiner ici un cas limite, (les termes "commerce", "relations" et "'liaisons" étant trois synonymes à l'époque). Les Liaisons se posent comme une véritable parodie de la scène de bienfaisance, parodie orchestrée par le duo Valmont-Merteuil, le premier entendant cyniquement "acheter" la Présidente de Tourvel. Ceci, selon Charlotte Burel, "apporte bel et bien un démenti ironique à la conciliation euphorique entre intérêt général et particulier", puisque, dans la lettre 21, Valmont précise à propose de la Présidente que "l'ayant, en quelque sorte, payée d'avance, [il aura] le droit d'en disposer à [sa] fantaisie". L'univers social peint par Laclos peut être résumé par cette citation de Rousseau tirée du Discours sur l'origine des inégalités : "Chacun commença à regarder les autres et à vouloir être regardé soi-même. Il fallut pour son avantage se montrer autre que ce qu'on était en effet. Etre et paraître devinrent deux choses tout à fait différentes, et de cette distinction sortirent le faste imposant, la ruse trompeuse, et tous les vices qui en sont le cortège". Dans Les Liaisons dangereuses, on voit bien comment la dissociation entre l'être et le paraître sont au centre des préoccupations de Merteuil et de Valmont et comment cette distance à soi institue la possibilité pour les personnages de s'illusionner eux-mêmes, renvoyant une fois de plus à la question du mensonge et du paraître comme fondements anthropologiques de ce microcosme. La soumission au regard de l'autre s'illustre avec le plus de force au moment où la Marquise de Merteuil dicte à Valmont la lettre de rupture qu'il doit adresser à la Présidente car son amour-propre est blessé. La Marquise explique : "Je n'ai pas oublié que cette femme était ma rivale, que vous l'aviez trouvée un moment préférable à moi, et qu'enfin, vous m'aviez placée au dessous d'elle" (lettre 145). Ainsi, c'est non seulement l'amour-propre de la Marquise qui est atteint, mais encore elle utilise celui de Valmont pour l'amener à rompre avec la Présidente. Ceci étant fait, elle lui écrit d'ailleurs "vous l'aimez comme un fou : mais parce que je m'amusais à vous en faire honte, vous l'avez bravement sacrifiée". Ainsi, elle parvient à cette conclusion terrible : "où nous conduit pourtant la vanité ! Le Sage a bien raison, quand il dit qu'elle est l'ennemie du bonheur". Sur ce point, Charlotte Burel a analysé que le "Sage" est sûrement Rousseau. Ainsi, comme lui, Laclos met en lumière cette société de l'hypocrisie et de la soumission au regard de l'autre, soumission telle que Valmont est prêt à sacrifier son bonheur et son amour pour préserver son amour-propre. Les relations humaines se voient toutes perverties par l'utilisation d'autrui pour servir ses propres fins. Mécaniquement, elles ne peuvent être que "dangereuses", un euphémisme pour mortifères ? C'est en tous les cas la thèse de Charlotte Burel.

B. Le couple Merteuil-Valmont : la question du soi et de son reflet chez l'autre

 La question du soi, qui ne peut exister qu'à travers le regard de l'autre, et qui est donc conditionné par celui-ci, se pose avec une acuité particulière dans le couple formé par la Marquise et le Vicomte. En effet, la Marquise, dans la fameuse lettre 81, une lettre sous forme de confidences, où elle laisse son masque tomber, explique qu'avant de rencontrer Valmont, elle était la seule à apprécier la qualité de ses principes et de son comportement. Or, depuis qu'elle a rencontré Valmont, elle n'est plus reconnue uniquement par elle-même. La Marquise a ainsi besoin du Vicomte, car elle trouve chez lui son reflet tout en accédant à une reconnaissance extérieure à elle-même. Ainsi, tant que Valmont est fidèle à l'idée qu'elle se fait de lui, tout risque de conflit entre les deux complices est impossible. Néanmoins, cet ordre bascule lorsqu'il tombe amoureux, du moins c'est ce que pense la Marquise, de la Présidente : il trahit les principes du libertinage tels que les conçoit la Marquise. Il n'est donc plus conforme à son double, ce qui crée une confusion, un brouillage dans la définition de l'identité, au travers du regard de Valmont, que la Marquise avait conçu à propos d'elle-même. L'affrontement devient inévitable. Ainsi, bien davantage que la jalousie, c'est cette confusion et ce décalage qui déclenchent la volonté de la Marquise de voir Valmont rompre avec la Présidente. En effet, à cause d'elle, Valmont oublie le caractère unique, l'unicité de la Marquise, qui trouvait son reflet, sa parfaite coïncidence, dans Valmont. C'est ainsi qu'il faut lire la phrase "je n'ai pas oublié que cette femme était ma rivale, que vous l'aviez trouvée à un moment préférable à moi, et qu'enfin, vous m'avez placée au-dessous d'elle (lettre 145)". La question du moi, tel qu'il se développe, et tel qu'il se trouve conditionné par le regard de l'autre, est ainsi la clé de voûte de la réflexion qui se déploie au sein des Liaisons sur les rapports entretenus entre l'être et le paraître. La lettre 81, sur laquelle nous aurons l'occasion de revenir, au sein de laquelle le moi de la Marquise connaît une véritable hypertrophie, est un témoignage éloquent de ce phénomène, à l'instar des relations entre la Marquise et Valmont.

 

C. Le monde comme un théâtre

Tout au long du roman court la métaphore du théâtre et du masque. D'ailleurs, selon Charles Baudelaire, la Marquise de Merteuil est un "Tartuffe femelle". Elle met en effet tous ses soins à devenir une parfaite comédienne et à dissocier son être et son paraître. Elle a ainsi acquis sa réputation de "prude" et d'"invincible" (lettre 81). Elle peut alors "commencer à déployer sur le grand Théâtre les talents qu'[elle s']était donnés". Valmont, en tant qu'homme, est moins soumis à impératif de vertu, mais il est littéralement obsédé par sa réputation de libertin. Comme le montre Charlotte Burel, il est moins heureux de passer la nuit avec la comtesse que du "bruit" qui courra dans Paris (lettre 71). Ceci renvoie à un questionnement fondamental, qui se pose depuis longtemps, c'est-à-dire des rapports entre la réalité et l'illusion théâtrale. Ainsi, dans la lettre 81, la Marquise écrit qu'elle a voulu connaître la vérité "non pour le ressentir, mais pour [pouvoir] l'inspirer et le feindre. Pour y parvenir, il suffisait de joindre à l'esprit d'un Auteur, le talent d'un Comédien". La métaphore du théâtre se comprend d'autant mieux que la société des personnages est un microcosme, régit par des règles très strictes, où les personnes et les personnages ne font plus qu'un. Ainsi, toute l'intrigue se déroule comme une mise en scène magistrale orchestrée par la Marquise, qui écrit dans la lettre 63 à M. de Valmont "C'est de vos soins que va dépendre le dénouement de cette intrigue. Jugez du moment où il faudra réunir les acteurs". Un personnage refuse néanmoins le masque et le mensonge : la présidente de Tourvel, Profondément animée par un éthos de sincérité, la Présidente n'arrive pas à se dédoubler lorsqu'elle tombe amoureuse de Valmont, et connaît une vive souffrance. Elle ne parvient à retrouver sa sincérité que lorsque qu'elle accepte l'amour de Valmont, justement parce qu'elle le croit sincère. C'est ce comportement qui fait dire à Charlotte Burel qu' "au monde du masque, celui de Merteuil, elle oppose le monde de la transparence". La métaphore du masque se poursuit tout au long de l'œuvre, puisque quand ses agissements sont révélés au grand jour, Madame Volanges écrit dans la lettre 175 : "Le Marquis de ***; qui ne perd pas l'occasion de dire une méchanceté, disait hier, en parlant d'elle, que la maladie l'avait retournée, et qu'à présent son âme était sur sa figure. Malheureusement tout le monde trouva que l'expression était juste". De plus, lorsqu'il décide de rendre publique la correspondance de la Marquise, Danceny explique dans la lettre 169 : "J'ai cru, de plus, que c'était rendre service à la société, que de démasquer une femme aussi réellement dangereuse que l'est Madame de Merteuil". Ainsi, la vérité et la justice ne sont possibles qu'à travers ce travail de démasquation, leitmotiv du théâtre de Molière ou de Marivaux.

Si le mensonge et le paraître sont les fondements de la société des Liaisons Dangereuses, ceci est symptomatique de l'état de déliquescence de la société de l'Ancien Régime. Ainsi, le libertinage est un cas-limite des valeurs des Lumières, qui, poussées à l'extrême se délitent.

 

III. La mise en question par la fiction des valeurs des Lumières : le libertinage comme cas-limite

 

A. Le libertin : un "pur produit" de la rationalité des Lumières, qui se définit par sa transparence à lui-même pour mieux se connaître et moyen de domination sociale

           

On l'a vu, le libertinage tel qu'il est incarné dans les Liaisons par Valmont et Merteuil, contient en germe le mensonge. Il s'agit d'étudier plus précisément le libertinage tel qu'il se déploie dans les Liaisons. En effet, Merteuil et Valmont sont d'abord des libertins au sens de libertinus, des affranchis. "Je puis dire que je suis mon ouvrage" écrit Madame de Merteuil dans la lettre 100. Madame de Merteuil a procédé, lors de son entrée dans le monde, à la recherche de transparence et de connaissance d'elle-même. Elle détaille ceci dans lettre 81, où les termes d'étude, de réflexion, d'observer, de réfléchir et de méditer sont tous employés à de nombreuses reprises. "Je ne désirais pas de jouir, je voulais savoir", écrit-elle encore dans la lettre 81. Comme l'a montré Charlotte Burel, Madame de Merteuil a réussi à sortir du statut de "minorité" tel que Kant le définit dans Qu'est-ce que les Lumières ? Il écrit : "Qu'est-ce que les Lumières ? La sortie de l'homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c'est-à-dire incapacité à se servir de son entendement sans la direction d'autrui". Madame de Merteuil a ainsi érigé des principes et des règles strictes pour échapper à sa condition de "minorité". Cette minorité, ce n'était pas seulement celle que son sexe lui imposait, mais le statut de tous ceux qui, incapables de se connaître eux-mêmes, ne sont pas indépendants. Madame de Merteuil, et dans une moindre mesure, le Vicomte de Valmont, ont appris à se connaître pour pouvoir mieux se saisir des autres, devenus transparents. Ils méprisent ainsi profondément Cécile et Danceny en raison de leur naïveté qui voile et qui brouille leur connaissance d'eux-mêmes. Ainsi, le libertinage est un détournement de la pensée des Lumières, qui prône la connaissance de soi comme fondement du lien social, ce qui peut être mis en relation avec la pensée de Montaigne, qui montre que la sincerité à soi est le fondement de tout, y compris de la société. En cette fin de siècle, Laclos bénéficie d'un recul sur les Lumières qui lui permet de faire la synthèse des paradoxes et des contradictions des Lumières, incarnées par le libertinage, et de les mettre en question par la fiction.

 

B. Le libertin devient finalement lui-même victime de son propre jeu

 Néanmoins, les libertins sont pris au piège de l'apparente rationalité qui permet leur domination sur les autres. Il se disent dégoutés de ces "automates" qui se laissent manipuler sans "inventer", le maître-mot de la Marquise comme le montre Charlotte Burel. Ils s'emparent du flambeau de la raison pour accomplir leurs actes de malfaisance. Mais ne sont-ils pas, finalement, encore plus que leurs victimes, des marionnettes pathétiques ? Ils sont en effet figés dans leur posture. Ils ne peuvent plus retirer leur masque. Lorsqu'ils sont forcés de le faire, ils en meurent. La mise en scène des Liaisons de Stephen Frears montre bien que Valmont se laisse tuer car il admet son amour pour la Présidente. A cette abdication délibérée, on peut opposer celle de la Marquise de Merteuil, qui perd le contrôle de la situation, et est ainsi véritablement démasquée, comme on l'a montrée plus haut. Défigurée par la petite vérole "c'est comme si son âme se retrouvait sur son visage", comme si elle ne pouvait plus opérer la distanciation entre son être et son paraître. Les libertins ne sont donc pas libres, ni rationnels puisqu'ils sont prisonniers des principes qu'ils se sont imposés. Ils ne contestent ni ne méprisent l'ordre social, comme les romantiques ont voulu le voir, mais se contentent d'essayer de le dominer, ce qui les mènent finalement à leur perte.

 

C. Un libertinage qui cristallise la crise des valeurs poussées à l'extrême des Lumières : "le plus pervers de tous les livres", Proust, La Prisonnière

C'est "le plus effroyablement pervers de tous les livres" écrit Proust dans La Prisonnière. Il faut comprendre ici pervers au sens étymologique de la perversion, c'est-à-dire le détournement. C'est en effet toutes les valeurs de la société qui sont détournées par les libertins : l'amour, la fidélité, la confiance ou encore l'éducation. Le livre fait souvent frissonner, tant la Marquise et le Vicomte sont malfaisants, notamment quand Danceny remercie chaleureusement le Vicomte de s'être "occupé" de Cécile, et que celui-ci lui répond avec courtoisie et bienveillance, en prenant un malin plaisir à songer qu'il l'a déflorée. La perversion de l'éducation est un thème central de l'œuvre, symptomatique de la crise morale de la fin de l'Ancien Régime. C'est en effet tout le projet des Lumières que l'instruction, deformer à l'autonomie. Les hommes en "devenant plus instruits, deviennent plus heureux" affirme Diderot quand il définit les buts de l'Encyclopédie. Laclos montre pour sa part les ravages de l'éducation sur Cécile et Danceny, proies privilégiées des libertins. Ceux-ci ont en effet la passion de la pédagogie : ils veulent leur apprendre la jouissance sexuelle, le mensonge et la manipulation. Les Danceny et Cécile, sont soumis à l'autorité de leurs tuteurs et sont incapables de sortir de la "minorité" que nous évoquions avec Kan tout à l'heure. Même leurs sentiments les plus intimes leurs sont dictés puisque Valmont et Merteuil rédigent un certain nombre de leurs lettres. Le libertinage, comme l'a montré Michel Delon, se pose véritablement ici comme une décomposition de l'esthétique de l'amour. C'est un libertinage assoiffé de jouissance et de consommation. Le libertin est passé de la liberté au dérèglement, le libertin est celui qui aime trop sa liberté et son indépendance. Ce dérèglement se manifeste notamment à travers le personnage de Valmont, qui agit comme un diffuseur du désir sexuel et qui le fait circuler entre toutes les femmes. Ceci est symptomatique de l'époque, puisque Marivaux constate dans le Spectateur français en 1723 : "Il n'y avait plus d'amants, ce n'était plus que libertins qui tâchaient de faire des libertines. On disait encore à une femme : je vous aime, mais c'était une manière polie de lui dire : je vous désire". L'authenticité est donc impossible dans cette société qui tombe en déliquescence, l'explicit de l'œuvre est d'ailleurs très sombre. Madame de Volanges écrit : "Qui ne pourrait ne pas frémir en songeant aux malheurs que peut causer une seule liaison dangereuse ! (...) Mais ces réflexions, tardives, n'arrivent jamais qu'après l'événement ; et l'une des plus importantes vérités, comme aussi peut-être des plus généralement reconnues, reste étouffée et sans usage dans le tourbillon de nos mœurs inconséquentes". Néanmoins, Laclos se démarque de la tradition du roman libertin car il laisse au lecteur de le choix de la morale finale,    en laissant le débat ouvert sans imposer de leçon. En cela, paradoxalement, comme le montre Charlotte Burel, il est peut-être le vrai représentant des Lumières.

           

 

Conclusion

           

A l'issue de notre analyse, il apparaît donc que la question du mensonge et du paraître constituent un prisme extrêmement puissant au travers duquel on peut comprendre le libertinage à l'œuvre dans Les Liaisons dangereuses. Elles ne constituent ni une apologie, ni une condamnation frontale de cet art du mensonge qu'est le libertinage incarné par le couple Valmont-Merteuil. Elles laissent au lecteur le soin de conclure, en rendant visible les symptômes de la crise des valeurs introduites par les Lumières dans l'Ancien Régime. Elles posent enfin un questionnement fondamental sur les rapports entre la fiction, le mensonge, la réalité et l'authenticité, en montrant que le langage est un moyen privilégié pour manipuler les sentiments, s'illusionner soi-même, ainsi que les autres. Pour finir, on peut noter que par la suite, le libertinage du XVIIIème siècle est devenu est un modèle auquel se réfèrent les dandys romantiques. Concluons avec le mot de Michel Delon, et notons que "le libertinage conserve aujourd'hui son pouvoir d'inquiétude et ses ressources de plaisir".

© Rosalie Calvet, December 2014

 


Bibliographie :

Choderlos Laclos, Les Liaisons dangereuses, Ed. Folio Classique

Michel DELON, "LES LIAISONS DANGEREUSES", livre de Choderlos de Laclos  », Encyclopædia Universalis [en ligne]

Michel DELON, Le libertinage, livre de Choderlos de Laclos  », Encyclopædia Universalis [en ligne],