Lara

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"J'ai envie d'être enceinte" dit Lara. "Pas pour les enfants, mais pour sentir mon corps se déformer, pour pouvoir regarder mon ventre grossir".

"Tu penses que Bertrand va épouser Maman ?" répondit Gabrielle.

"J'espère, on pourra revenir ici plus souvent" murmura Lara en se retournant délicatement sur la planche où les deux soeurs étaient étendues. 

Lara portait un maillot turquoise. Elle était allongée sur le dos, une natte épaisse retenait ses cheveux blonds humides. Autour de son poignet droit scintillait une chaîne dorée. Elle avait quelque chose de félin, lorsqu'elle se prélassait sur sa planche, gracieuse dans tous ses mouvements.

Gabrielle se tenait près d'elle, assise nonchalamment de côté. Son maillot de bain était échancré dans le dos, et ses cheveux retenus par un chignon laissaient voir ses épaules délicates. Gabrielle avait vingt ans, deux ans de plus que Lara. Elle était plus pulpeuse. Lara était diaphane comme une véritable nymphette, Gabrielle avait la sensualité mystérieuse de la Lorelei d'Apollinaire.

Depuis qu'elles étaient arrivées à Ios, elles passaient leurs journées à faire dorer leur peau claire sous le soleil grec. "Si j'ai un fils, se disait Lara, je l'appellerai Helios". Bertrand, l'ami de leur mère, avait fait fortune à Paris en vendant des reportages à des journaux. Il avait acheté sa maison sur l'île d'Ios à la mort de sa femme. De sa chambre, il voyait les falaises qui se jettent dans la Méditerranée et les autres îles des Cyclades un peu plus loin. Les maisons étaient blanches, leurs coupoles peintes en bleu. Au printemps, des roses rouges bordaient les ruelles de Ios, leurs tiges poussaient à travers les pavés. Bertrand était sensible, il voyait la poésie de ce genre de choses.

A Ios, Lara et Gabrielle lisaient énormément, mais seulement à la tombée de la nuit. "Il y a, avait décrété Lara, quelque chose de magique quand le soleil se couche sur la mer, qui ne peut s'éprouver pleinement que dans l'espace de nos livres". Gabrielle comprenait confusément ce qu'elle voulait dire. La maison de Bertrand était immense et très lumineuse. Tous les murs étaient peints en blanc, les lits et les tables en fer forgé étaient recouverts de linge ivoire brodé de motifs turquoise. Le temps semblait s'étirer infiniment sur l'île où la seule activité était la production d'une huile d'olive merveilleusement parfumée, dont Gabrielle et Lara s'enduisaient le corps chaque soir.

Victoire, leur mère, avait pour principe esthétique obsessionnel la beauté du corps. La fermeté de la peau, sa douceur, l'harmonie des courbes, voilà ce qu'elle avait voulu apprendre à ses filles, qu'elle avait faites parfaitement sveltes. Pendant la guerre, elle avait fait partie de ces jeunes filles qui s'étaient liées avec des allemands. Elle s'était enfuie en Argentine à la Libération, en emmenant Gabrielle et Lara, toutes deux nées de ses amours coupables.

Les filles avaient toujours senties qu'elles étaient des sortes de transfuges, mais elles avaient aimé leur enfance uniquement féminine, rythmée par les pas délicats des longues jambes de leur mère.

A Buenos Aires, Victoire enseignait la littérature française à l'Université. Elle avait acheté une petite maison dans La Boca, ce quartier où chaque demeure est peinte dans des teintes vives, en rouge, en bleu, en vert ou en jaune. Victoire se disait qu'elle avait besoin de couleurs dans sa vie. Elle n'avait pas eu d'amants jusqu'à ce que Bertrand réapparaisse dans son existence. Elle ne l'avait pas vu depuis ses vingt ans, mais il était toujours fou d'elle. Veuf, sans enfants, il lui avait proposé de l'emmener passer l'été en Grèce avec ses filles.

 

C'était la première fois que Gabrielle et Lara venaient en Europe. De ce qui avait précédé leur naissance, elles ne savaient rien. Son origine en forme de point d'interrogation inquiétait profondément Lara. "Le pire des maux, c'est de ne pas savoir" songeait-elle. Elle se sentait toujours mal à l'aise quand on lui demandait d'où elle venait, elle avait l'impression qu'on lui posait la question plus souvent qu'aux autres. Elle répondait vaguement que sa mère était née en France, c'était vrai, c'était tout ce qu'elle savait. 

 

Cet été là, Lara avait décidé d'écrire son premier roman. Elle y pensait beaucoup et depuis longtemps. Mais elle était toujours happée dans l'immédiateté de son époque : elle se débattait pour rentrer en elle-même. "Bien sûr ma chérie, il faut apprendre à vivre en soi" lui disait Yvonne quand elle était petite. Yvonne était la dame qui s'occupait d'elle enfant. Lara la prenait un peu pour sa grand-mère (d'ailleurs, c'était peut-être sa grand-mère).

 

Lara voulait faire un roman total : elle voulait mettre le tout de la vie dedans. Elle se souvenait d'une phrase d'un professeur de littérature à propos des cycles romanesques qui l'avait beaucoup marquée quand elle était au lycée français de Buenos Aires : "avec Balzac, et son geste profondément inédit du retour des personnages, s'ouvre un siècle de cycles romanesques, dont les trois temps principaux sont incarnés par La Comédie Humaine, Les Rougon-Macquart, et La Recherche. Le roman veut dire le tout du monde, prendre en charge son intégralité. Après la Seconde Guerre mondiale, l'ambition du roman est absolument renouvelée, et depuis, plus aucun roman ne s'est donné pour vocation d'être le secrétaire de l'Histoire, le miroir d'une époque".

Lara se donnait donc pour tâche de redonner corps à ces majestueux cycles romanesques : mais elle avait tellement de choses à dire qu'elle ne savait pas par laquelle commencer.

© Rosalie Calvet