L'immigration ou les Paradoxes de l'Altérité

33c3f193445e50856eb443a8ec8cf72e.jpg
 

Compte rendu de lecture de L'immigration ou les Paradoxes de l'Altérité, ouvrage fondateur de la sociologie de l'immigration.

 

"Avec Abdelmalek Sayad, le sociologue se fait écrivain public. Il donne la parole à ceux qui en sont le plus cruellement dépossédés" écrit Pierre Bourdieu en 1991. En effet, Abdelmalek Sayad, né en 1933 en Algérie, apparait comme le père fondateur de la réflexion sociologique sur l'immigration et en particulier sur la communauté nord-africaine dont il se fait le porte-parole à travers ses travaux. Après une carrière d'instituteur, il poursuit ses études à l'université d'Alger. Il y rencontre Bourdieu qui l'influence considérablement. Il s'installe en France en 1963, où il travaille d'abord à l'EHESS avant d'intégrer le CNRS en 1977 en tant que Directeur de recherches en sociologie. Abdelmalek Sayad s'éteint auprès de son épouse à Paris en 1998. Sayad renouvelle la vision portée sur l'immigration au cours de trente années de recherches qui lui permettent d'établir des conclusions nombreuses, riches et cumulatives dont la thèse centrale énonce qu'à l'immigration dans une société correspond toujours une émigration hors d'une autre société et que ces deux migrations ne peuvent s'expliquer l'une sans l'autre. L'ouvrage soumis à notre étude, L'immigration ou les paradoxes de l'altérité, est constitué d'un ensemble de textes rédigés entre 1979 et 1998 par Abdelmalek Sayad. Ces travaux ont été recueillis par Alexis Spire et divisés en deux ouvrages : L'illusion du provisoire et Les enfants illégitimes. Dans le premier tome, Sayad montre en partant de l'exemple de l'immigration algérienne que l'immigré existe avant tout par son travail ce qui rend sa position nécessairement provisoire entretenant l'immigré dans une précarité matérielle considérable et laissant planer en permanence la possibilité de son retour. Néanmoins le retour ne se produit pas effectivement et on arrive à une situation hautement paradoxale au sens où l'immigré est constamment maintenu dans un statut provisoire. Le second volet de L'immigration ou les paradoxes de l'altérité est le texte soumis à notre étude. Il s'intitule Les enfants illégitimes et se déploie dans la continuité logique du tome précédent : l'immigré, enfermé dans un statut provisoire mais installé durablement dans son pays d'émigration, se pose la question de ses droits civiques dans le pays en question. Cette question se pose avec davantage d'acuité encore aux enfants des immigrés, ces "immigrés qui n'ont jamais émigré de nulle part". Ainsi la place centrale de cet ouvrage est occupée par l'entretien de Zahoua, une fille de travailleur émigré algérien et étudiante qui décrit la position inconfortable des enfants d'émigrés. Nous verrons d'abord la méthode novatrice de Sayad et sa thèse dans cet ouvrage avant d'examiner le caractère engagé de sa sociologie et les limites que cet engagement entraîne.

I. Une Méthode novatrice qui permet d'éclairer la situation des immigrés et de leurs enfants en France

A.  Une méthode qualitative qui porte un regard novateur sur l'immigration

           La méthode employée par Sayad est profondément novatrice et en rupture avec les analyses sociologiques précédentes sur l'immigration qui portaient un regard très déshumanisé sur l'immigré. Il faut noter que Sayad, très influencé par la méthode de Bourdieu à cet égard, tient à mettre en place une distance réflexive avec son objet d'étude malgré sa proximité culturelle avec les populations issues de l'immigration algérienne. Sa démarche se caractérise ainsi par un souci constant d'objectivation, il appelle à "rompre avec la conception commune de l'objet" pour "pouvoir procéder à la constitution objective de l'immigration comme objet d'étude". Sayad pratique la socioanalyse, c'est-à-dire "l'étude des résultats de certains tests sociométriques, jeux de rôles et sociodrames, dans le but d'analyser les caractéristiques de l'insertion d'un individu dans un groupe social" (dictionnaire Larousse). Sayad fonde son analyse sur l'aller-retour entre une approche synchronique de l'immigration et une perspective diachronique qui accorde une place centrale à la colonisation et à la décolonisation de l'Algérie. La rupture principale apportée par Sayad réside en ce qu'il considère l'émigré-immigré comme un fait social dans sa globalité, dans une perspective similaire à celle de Mauss,  à savoir comme un fait qui permet de saisir la société d’une manière plus claire dans sa réalité. Ainsi, l'immigré est au centre d'un système déterminé par deux types de variables. Les variables d'origine et les variables d'aboutissement. Les premières désignent les caractéristiques et les aptitudes qui sont socialement déterminées avant l'émigration. Les secondes se rapportent quant à elles à l'ensemble des facteurs dans la société française qui déterminent le devenir de l'immigré après son émigration. Sayad étudie ainsi les trajectoires individuelles des immigrés en insistant notamment sur les différences générationnelles. Il s'oppose ainsi à l'approche homogénéisante traditionnelle qui considère que l'ensemble des individus issus de l'immigration est soumis aux mêmes mécanismes. Sayad adopte de plus le parti pris théorique de vouloir donner la parole aux émigrés-immigrés pour les comprendre et remédier aux formes de domination qui limitent leur champ d'expression. Ainsi, comme on le constate plus particulièrement dans l'ouvrage soumis à notre étude, Sayad utilise une méthodologie qualitative, fondée sur des entretiens semi-structurés et semi-directifs, qualifiés à juste titre d' "entretiens cliniques" par Abboub en raison de la distance, de la rigueur et de l'impartialité dont Sayad fait preuve. Selon Bourdieu, ces entretiens sont une manière pour Sayad d'aller au "plus près des détails les plus infimes et les plus intimes de la condition des immigrés". Ainsi Sayad demeure longtemps auprès des familles qu'il étudie, par exemple dans le cas de la famille de Zahoua il se rend à de nombreuses reprises dans le foyer familial, s'entretient avec le père de Zahoua etc. Par ailleurs dans l'ouvrage qui fait l'objet de notre analyse, Sayad se base sur des études de cas pour arriver à des résultats de portée générale. Ainsi c'est seulement après le témoignage de Zahoua, restitué de manière quasi-exhaustive, que Sayad propose ses conclusions. Pour Sayad, il faut raisonner sur des "cas exemplaires à valeur heuristique au-delà de la compréhension du cas de Zahou proprement dite". Il faut enfin noter que Sayad a une ambition comparatiste. A partir du cas exemplaire de l'immigration de l'Algérie vers la France et a fortiori du témoignage de Zahoua, il élabore des analyses dont il considère qu'on peut les généraliser à toute l'immigration.

 

B. Les "enfants illégitimes" : mode de génération et besoin d'une existence politique

A présent, il convient de rendre les principales étapes de la démonstration entreprise par Sayad au sein de son ouvrage, qui se divise en trois parties. Nous allons rassembler le propos de l'auteur dans la première et la dernière partie de l'ouvrage car elles se rapportent toutes deux aux difficultés sociales rencontrées par les enfants d'immigrés. Nous présenterons ensuite la seconde partie de l'ouvrage qui part du témoignage d'une enfant d'immigré algérien pour établir des conclusions sur l'identité sociale des immigrés. Ainsi la première partie de l'oeuvre, intitulée "Exister, c'est exister politiquement", décrit les difficultés que rencontrent les enfants d'immigrés pour exister politiquement. En partant du constat que l'exclusion politique sur la base de la nationalité est nécessaire à l'existence de la nationalité elle-même et plus généralement à l'existence même du politique, Sayad note que les immigrés entreprennent des efforts remarquables pour briser les représentations dans lesquels ils sont enfermés. Cet élan est transmis à leurs enfants qui en font un motif de lutte et entreprennent un combat d'avant-garde qui réclame des droits civiques dans un mouvement qui peut dissocier la nationalité de la citoyenneté ce qui parait en France hérétique et subversif. Ainsi la jeunesse issue de l'immigration fait irruption sur la scène politique avec violence car, étant exclue par la violence légale de la vie civique, c'est le seul moyen qui lui reste pour pouvoir exister. Le problème qui se pose pour cette jeunesse est que tout la renvoie au statut d'immigré avec la fragilité et la révocabilité que ce statut comporte alors qu'elle n'a pas immigré elle-même. Ainsi ses droits politiques deviennent-ils indissociables de ceux de ses parents.  Exister civilement devient le but ultime de cette jeunesse. La recherche de ses droits civiques doit néanmoins se comprendre à ce stade de manière très pragmatique, comme la possibilité d'exister en soi, légitimement, sans que cette existence ne soit marquée par la suspicion d'illégitimité et d'illégalité qui caractérise selon Sayad constamment la présence de l'immigré. Cette situation rend possible l'avènement de conflits politiques aussi est-il urgent d'intégrer les enfants d'immigrés pour protéger la démocratie. La troisième partie de l'oeuvre étudie quant à elle le mode de génération des générations immigrées. Le problème qui se pose, est que la génération des enfants d'immigrés se définit par le prisme de l'immigration, comme des immigrés, alors qu'elle n'a pas immigrée ; Sayad les nomme "les immigrés de l'intérieur" et souligne que leur appellation même est problématique : en effet comment nommer l'innommable ? Selon Sayad, l'apparition du terme "beur" est loin d'être anodine : à force d'être stigmatisé comme tel, les enfants d'immigrés vont au devant de la stigmatisation et revendiquent ce nom sur le ton de la dérision. Ainsi le groupe s'institutionnalise comme tel et devient inséparable du stigmate qui lui est accolé ainsi que des effets économiques et sociaux que cette stigmatisation comprend. La génération des enfants d'immigrés peine donc à se définir ; elle ne s'inscrit pas dans une parfaite continuité avec ses parents mais ne rompt pas non plus totalement avec eux. Ceci témoigne de la situation intermédiaire de cette génération, qui ne coïncide pas avec la société française mais qui n'est pas non plus incompatible avec elle. Pour les Français, cette génération est suspecte car elle devrait s'intégrer davantage par l'école. De plus, le discours qu'elle tient sur l'Islam est nécessairement perçu comme militant donc intégriste. Mais, pour les Algériens, cette génération réalise une manière suspecte d'être française. Enfin, aux yeux des Français, seul un écart total et incompressible avec la génération de leurs parents est un garant d'efficacité de l'orthodoxie sociale et politique or cela est faux et nier cette réalité revient à ignorer le mécanisme de transmission culturelle. Tel est l'essentiel des difficultés rencontrées par cette génération "d'enfants illégitimes".

 

C. L'expérience de dédoublement sociologique des émigres-immigres

 

Nous allons à présent nous concentrer sur la seconde partie des Enfants illégitimes intitulée "Le foyer sans familles" qui contient l'entretien avec Zahoua puis les conclusions de l'auteur. Zahoua est issue d'une famille algérienne de six enfants. Son père émigre en France après la Seconde Guerre mondiale. Sa famille le rejoint en 1954, ses trois premiers enfants sont ainsi nés en Algérie et les cadets en France. Au moment de son récit Zahoua a 21 ans et termine sa troisième année d'études supérieures. L'objectif de Zahoua dans ses entretiens avec Sayad est de saisir avec lucidité toutes les illusions et les dissimulations que suppose la vie d'immigré c'est-à-dire d'objectiver sa situation. Le récit de Zahoua se concentre autour des relations entre les membres de sa famille, du retrait de son père, de la différence entre les garçons et les filles ainsi que de la fracture entre ses frères et soeurs nés en Algérie et ceux nés en France. Elle raconte également l'intolérance dont les Algériens font preuve à l'égard des émigrés quand ils reviennent en Algérie, la difficulté de s'émanciper de sa famille et les pressions auxquelles elle est soumise, et l'objet de questionnement qu'elle devient avec son frère et sa soeur nés en France pour ses parents qui s'interrogent sur leur identité. Elle résume la situation en montrant que les membres de sa famille et notamment son père sont marqués par de fortes contradictions et qu'il faut savoir composer avec elles. Par exemple, le père de Zahoua ne l'encourage pas à faire des études, mais quand il se rend compte qu'elle apprend l'arabe il est très ému. Le récit de Zahoua est extrêmement didactique pour le lecteur et son insertion au sein des analyses de Sayad assure l'accès à un autre niveau de compréhension de la situation des immigrés à travers sa sincérité, sa lucidité et sa précision. Ce que Sayad montre c'est que ce récit se présente comme les multiples facettes d'un même drame solidaire où les enfants vivent séparés les uns des autres alors que leurs parents ne peuvent se reconnaitre en eux. Ce récit permet aussi de mettre en lumière la crise de l'identité sociale des immigrés dont la vie tout entière est partagée entre de multiples contradictions : comment continuer à être Algérien alors qu'on vit hors d'Algérie depuis si longtemps ? L'émigré découvre qu'il ne peut détester pleinement sa migration car elle comporte des avantages indéniables, mais ces avantages ne sont pas suffisants non plus pour que l'émigré puisse réellement apprécier son départ. Ainsi l'identité de l'émigré est définie en permanence par sa condition précaire et provisoire d'étranger occupant une position dominée. Tout en France lui rappelle qu'il est immigré, avec en premier lieu ses enfants, mais quand il rentre dans sa ville natale son pays le déçoit car elle ne répond plus à ses aspirations actuelles ni à l'image passée qu'il en a gardée. Ainsi l'immigré doit travailler à se rendre la vie possible. Il est l'objet d'une expérience de dédoublement sociologique, c'est-à-dire qu'il porte en lui un double système de références contradictoires. Le premier a été intériorisé avant son émigration et est contredit au quotidien par celui qui lui a été transmis après son émigration. Sayad insiste enfin sur la fonction de libération de la socioanalyse qui offre la possibilité aux immigrés de se comprendre davantage et de se réapproprier des conditions plus unifiées d'existence et donc de bâtir sur des bases plus cohérentes leur identité sociale.

 

 

 

II. Une sociologie engagée et ses limites

A. Legs Scientifiques : vers la construction d'une science de l'immigration ?

 

Au sein de l'ouvrage soumis à notre étude se trouvent nombre des apports majeurs de Sayad à la sociologie de l'immigration. D'abord, Sayad avance que l'immigration est considérée comme un problème social avant d'être sociologique et donc que c'est un objet qui est imposé par l'extérieur à la sociologie. Ensuite, l'immigration est un objet mouvant aussi la science "court derrière elle" c'est-à-dire qu'elle l'analyse toujours avec un train de retard et le travail du sociologue doit consister à combler ce retard. De plus, le discours sur l'immigration fait partie de l'immigration et doit être intégré dans son étude comme l'affirme Sayad : "comme la plupart des objets sociaux, le discours sur l’objet (ici, l’immigration) fait partie de l’objet". Le discours sur l'immigration occupe une fonction encore plus précise : celle de miroir. En d'autres termes, le discours sur les immigrés est en réalité un discours sur "la société toute entière, face aux immigrés dont elle a besoin". En effet, Sayad montre que c'est la France qui provoque l'émigration algérienne par ses propres besoins conjoncturels, dans une relation qui demeure toujours asymétrique. Sayad dénonce également dans Les enfants illégitimes la grille de lecture ethnocentrique qui "oublie les conditions d'origine des émigrés" et "se condamne à ne donner du phénomène migratoire qu'une vue à la fois partielle et ethnocentrique". Sayad montre enfin que l'effet de génération occupe une place motrice dans le processus de recomposition sociale des immigrés au sein de la société française et que les immigrés ne sont pas un ensemble unifiés et homogènes mais qu'ils sont divisés par des clivages générationnels et des stratifications sociales. Ainsi, l'aboutissement de l'ensemble de ces réflexions est la demande de construire une "science de l'immigration" que Sayad appelle aussi "la science du phénomène migratoire en sa double composante d'émigration et d'immigration" qui "emprunterait à toutes les autres sciences". Notons enfin que ce livre n'a rien perdu de son actualité et qu'il constitue à ce jour une grille de lecture puissante pour penser l'immigration en France.

 

B. Une sociologie engagée : analyses des partis pris de Sayad

 

Sayad annonce explicitement vouloir "donner la parole à ceux qui en sont dépossédés". Et en effet, toute au long de son ouvrage, il chercher la "remise en question permanente des vérités établies et la dénonciation des mensonges et faux semblants". Il commence par dénoncer la production scientifique sur l'immigration, qui est considérée comme un sujet "ignoble". Sayad entreprend donc un anoblissement du sujet mais il est conscient des difficultés qu'une telle démarche suppose car selon lui "la dignité intellectuelle des objets sociaux est à la mesure de la dignité sociale de ces mêmes objets". Au cours de l'ouvrage de nombreuses expressions témoignent de l'engagement de l'auteur auprès des immigrés. Relevons quelques unes des tournures les plus éloquentes : "Exclure les immigrés du bénéfice des allocations dites "à vocation nataliste" sous prétexte d'abord qu'il devient inutile, voire dangereux, de les inciter à procréer plus et ensuite, que les enfants qu'ils produiront, même s'ils naissent français, ne seront jamais des français comme les autres, est une mesure franchement raciste et ségrégationniste" (chapitre 1) ou encore "le tribunal est le lieu où sévit la forme la plus insidieuse car la plus cachée du racisme". De plus, Les enfants illégitimes ne constitue pas uniquement une analyse de la situation des immigrés algériens en France comme nous l'avons montré précédemment, mais comporte également une série de changements à engager pour que les immigrés puissent exister politiquement c'est-à-dire une dimension normative qui procède de l'engagement de l'auteur. Ainsi pour Sayad, quatre démarches a minima sont à entreprendre pour que les immigrés puissent bénéficier des droits civiques. D'abord, il réclame une égale participation à la richesse de la nation. En effet, par le travail et par sa culture, l'immigré participe symboliquement et physiquement à la richesse de la nation donc il doit recevoir en contre partie une part qui rende justice de cet apport et qui tienne compte des conditions spécifiques que sont celles de l'immigré. De plus, Sayad demande une égale participation à l'ordre commun de la nation, c'est-à-dire une plus juste répartition des profits de la collectivité et un accès égal aux instances qui les répartissent. Ensuite, Sayad appelle à un traitement scolaire égal pour tous, en effet selon lui, l'école est utilisée comme un instrument de pression qu'on peut accorder ou retirer aux immigrés selon la conjoncture sociale et économique. Enfin Sayad réclame une égalité devant la justice. Ainsi Les enfants illégitimes comprend un volet de recommandations à mettre en oeuvre en ce qui concerne la situation des immigrés en France, témoignant ainsi de l'engagement de l'auteur.

 

C. Un engagement qui pose des limites sur le plan méthodologique et qui questionne la scientificité des conclusions de l'auteur

Cet engagement remet en cause certains aspects de la méthode de Sayad ainsi que certaines de ses conclusions. Sur le plan méthodologique on peut souligner trois champs de limites. D'abord, bien qu'apparemment Sayad était un féru de statistiques, il n'en existe aucunes traces dans l'ouvrage soumis à notre étude puisqu'il y adopte une démarche absolument qualitative ce qui peut mettre en doute la scientificité de sa démarche. Par exemple, il établit des conclusions à partir du seul témoignage de Zahoua dans la seconde partie de l'ouvrage. Or, Sayad s'est rendu chez Zahoua et pourtant et confie-t'il à Zahoua dans l'entretien a pu parler des ses filles avec lui. Or, Zahoua le questionne et ce propos et réalise que Sayad a seulement parlé de sa soeur cadette avec son père. Zahoua montre à Sayad que s'ils n'ont parlé que de la dernière c'est aussi parce que Sayad lui-même n'a pas osé aborder le sujet et pas seulement parce que son père s'y refusait. Ceci témoigne que Sayad n'est pas absolument libre de toutes contraintes dans cette démarche qualitative et donc de l'intérêt d'éléments quantitatifs pour l'authentifier. De plus, en bon bourdieusien, Sayad revendique mettre de côté ses prénotions, en l'occurrence sa proximité avec les populations algériennes mais on peut se demander dans quelle mesure cet engagement est-il réellement tenu. Enfin, l'ambition comparatiste de Sayad, entre société d'immigration et d'émigration, entre différentes sociétés d'émigration, ou encore entre différents parcours biographiques de travailleurs immigrés, cette exploration des zones-frontières, provisoires, intermédiaires entre le légal et l'illégal, entre l'officiel et l'officieux qui est au coeur de son projet sociologique peut être critiqués. Est-il possible d'étendre des conclusions élaborées à partir de l'immigration algérienne en France à l'immigration asiatique aux Etats-Unis ? Ou à l'immigration indienne en Angleterre ? Ce genre de transposition semble délicat et peu pertinent. Sur le plan du contenu même de l'ouvrage, l'engagement de Sayad pose également plusieurs limites. Sayad a tendance à employer des termes chargés émotionnellement qui manquent de scientificité et certaines de ses conclusions pourraient être davantage nuancées. Par exemple, Sayad affirme que le rapport des immigrés algériens à l'Islam est nécessairement perçu comme militant or l'opinion publique française est déjà consciente au moment où écrit Sayad que ce militantisme n'est partagé que par une minorité. Ou encore, Sayad reproche à l'école française d'avoir institutionnalisé le voile comme "islamiste" là-aussi le propos manque de nuance, s'il est vrai que la laïcité de l'école républicaine a suscité des résistances vives au port du voile à l'école, on ne peut non plus lui imputer l'entière responsabilité de la stigmatisation du voile. Un dernier exemple, et non des moindres, Sayad soutient que le regard porté par les Français sur les individus issus de l'immigration algérienne "suppose des préjugés idéologiques très graves" (chapitre 3). Or, là encore on peut généraliser une telle affirmation : l'ouverture et la tolérance de certains français à l'égard des immigrés ne relèvent pas uniquement du politiquement correct du discours ambiant mais constitue une réalité tangible.

Conclusion

Au cœur de la pensée de Sayad, les trois articles qui constituent Les enfants illégitimes permettent de rendre compte du phénomène de migration familiale et des contradictions vécues par ces "enfants illégitimes, ni comme çi ni comme ça" mais aussi de leur quotidien. Ce livre permet de nourrir abondamment la réflexion sociologique sur l'immigration et bien que certains points soient contestables, son actualité et sa pertinence demeurent remarquables à ce jour. Le témoignage de Zahoua, restitué dans sa quasi intégralité est d'ailleurs resté un élément de référence tant il est poignant, vrai et utile à la compréhension de la situation des immigrés algériens en France. Car s'il y a un seul élément qu'il faille retenir de ce livre c'est justement le degré de compréhension qu'il apporte au lecteur sur ce sujet si polémique et instrumentalisé qu'est l'immigration.

© Rosalie Calvet, February 2015