En remontant la rue de l'Aude

 
201ruevilin04.jpg

Comme à chaque fois que j’essaie de provoquer une idée à ma conscience je me mets à marcher. En fait c’est souvent dans ma chambre que je marche. Il faut bien être à proximité de son bureau pour noter quelque chose. Alors, dans ma chambre je marche, en rond. Une modeste petite chambre de quelques mètres carrés. La scène est cocasse, j’évite que les voisins d’en face me repèrent ; ils n’hésiteraient pas à ma classer définitivement dans la caste des être humains jugés un peu bizarres, fous. J’ouvre la fenêtre. Tout va bien, je suis à l’abri. Tout le monde travaille la journée - pour se payer un appartement à Paris il faut bien être productif d’une manière ou d’une autre. En biais je distingue des formes, à travers les fenêtres d’un immeuble, celui du 18. Le seul immeuble de ma rue occupé à toutes les heures. Mais oui, c’est cela, il est là mon sujet.

J’habite littéralement en face d’un refuge. Une ancienne clinique transformée en Emmaüs. En fait moi je n’ai jamais connu l’époque de la clinique,  c’est simplement l’architecture qui laisse deviner ce passé médical. Avant le centre n’accueillait que des hommes. Depuis quelques années j’ai remarqué que la population avait changé, il y a de plus en plus de femmes et ils sont devenus plus sévères avec les gens qui rentrent ivres. C’est à dire que parfois certains dorment devant l’immeuble.

A la manière de Wiseman j’aimerais explorer un lieu et son fonctionnement, l’institution et les individus. Je connais cet endroit, j’y dépose souvent des vêtements, des livres (pendant longtemps je n’ai pas eu le droit de toucher à la bibliothèque de mon père alors les doublons de livres, il n’y a que ça dans la demeure familiale), ou de la nourriture. Je discute parfois avec les habitants qui fument leur clope devant alors que je promène mon chien. Je les revois rarement, c’est souvent là une rencontre unique. Ils ont toujours peur de mon chien, ils m’expliquent, que de là où ils viennent il n’y a pas tellement de chiens – quand on vient de la rue, on se méfie des chiens. Et puis il faut bien le dire, j’ai honte, mais mon chien est un peu raciste la nuit. Elle ne voit pas les gens à la peau noire la nuit, il lui arrive qu’elle leur saute dessus. Je crois que c’est parce qu’elle ne les voit pas dans l’obscurité, et elle a peur des ombres. Les habitants sont souvent migrant.e.s. Mais depuis la densification des arrivées vers la France je ne sais pas combien de personnes le centre doit refuser chaque jour. Car cette chambre n’est plus vraiment ma chambre. C’est devenu le débarras, la pièce en plus. J’ai déménagé du domicile familial depuis 2 ans, après la mort de mon père. Les fantômes étaient trop présents. J’ai perdu contact avec ces gens, j’ai dû pour ma part, trouver refuge ailleurs.

Quand je repasse, je vois la cantine, au rez-de-chaussée, qui donne sur la rue ; les habitants dinent généralement seuls devant le JT de TF1. Ils ne se parlent pas beaucoup entre eux. Autour il y a des bureaux d’architectes, des petites maisons d’artistes, des grands immeubles où logent de jeunes trentenaires, un PMU d’habitués et un restaurant marocain. L’environnement d’un 14 ème bobo, celui du quartier vert, de la pavéification (on remet des pavés) de ses rues pour se donner un style parisien assez artificiel. Autour c’est la rue des artistes, la villa seurat, des rues adjacentes et perpendiculaires, les demeures Buñuel, De Staël, Hélion ou encore Modiano. Cette confrontation des mondes, cet intervalle, j’aimerais l’explorer, l’arpenter. Explorer différents types de refuges à travers l’histoire d’une rue. A partir du migrant, du sans domicile-fixe, j’aimerais confronter le refuge temporaire, institutionnel, au refuge de chacun, celui d’un chez-soi.

J’aimerais faire l’histoire de ma rue sur le modèle de En remontant la rue Vilin. En partant de Emmaüs mais aussi de ma maison, mes souvenirs d’enfance, c’est l’histoire de la rue de l’Aude qui se joue, une rue parisienne sans grande Histoire mais qui a pourtant, plein de petites histoires à raconter. La vie de tous mes voisins. Des gens qui ne se croisent pas, qui vivent dans des mondes différents alors qu’ils habitent la même rue, peut être à des époques différentes.